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10/10/2005

Adieu Euzkadi

Elle marchait le long de la Grande Plage, bordée de cabines en toile à grandes bandes rouges, blanches et bleues, de gamins aux rires stridents, de belles élégantes à la peau nacrée sous leurs tenues soyeuses, et de souvenirs d’amours anciennes qui la faisaient sourire à présent.

Des chapelets de surfeurs se laissaient bercer par la houle atlantique, patients scarabées perchés sur leurs planches. Mme Lopez vendait ses glaces et hélait le touriste aux joues rouges, au crâne brûlé, aux épaules en feu.

Un jeune arpentait de sa grande foulée dégingandée les rangées touffues de corps alanguis, un panier d’osier calé sur les hanches et serinait sa rengaine quotidienne : « Beignets abricot ! Chouchous ! Beignets abricot ! Chouchous… »

La Roche Plate émergeait puis disparaissait au rythme des vagues, comme un clin d’œil, alter ego diurne du long phare blanc de Saint-Martin qui lui ne se réveillerait qu’au crépuscule pour sa nocturne mission.

Arène circulaire détachée de la symétrie touristique bien alignée, une tribu d’adolescents dodelinait aux accords d’une guitare, avec la stoïque patience de ceux qui savent que, dès les premiers couverts servis dans les restaurants de la ville, la plage tout entière leur appartiendrait à nouveau jusqu’au petit jour.

Arantxa fredonnait. Ses pas effleuraient à peine le promenoir de la Reine des plages, la plage des rois. L’amour l’attendait ce soir.

L’amour ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Il était attablé devant un copieux petit-déjeuner. La table, minuscule, était recouverte d’une jolie nappe aux motifs rouge et vert. Il n’y avait vraiment pas beaucoup de place sur le balcon mais il considérait l’opportunité de prendre son café tous les matins face à l’océan, même à l’étroit sur ce balcon ridicule, comme le plus beau cadeau que la vie lui avait offert.

Lorsqu’il portait à sa bouche l’immense bol, ébréché mais irremplaçable, qui trônait sur la table comme un immense trophée, et que sa langue gourmande lapait à la surface du café le beurre qui avait glissé au moment où il avait trempé sa tartine, ses yeux glissaient toujours le long de la plage, à la poursuite du coureur matinal qui l’accompagnait depuis des mois.

Deux hommes aux vies bien réglées, presque monotones, qui semblaient toutes deux suivre un rituel établi pour durer, encore, toujours, comme le mouvement des marées à l’entrée du port, comme le ressac sur la grève.

Il abandonnait son compagnon inconnu lorsqu’il dépassait l’alignement de rocs dressés face à la plage pour contrarier les efforts de l’Adour qui, saison après saison, semblait vouloir priver la plage de la Chambre d’Amour de sa langue de sable. Un dernier regard, une dernière gorgée de café, azkar eta ona, fort et bon, le petit déjeuner était fini.

A son poignet gauche, comme tous les matins, sa montre indiquait alors sept heures trente-huit. Une vie bien réglée et monotone.

Monotone ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Comme il le faisait régulièrement trois fois par semaine, même si aucun vol n’était prévu pour l’appareil, Jean-François Ducailler tournait autour du bijou de l’Aéroclub des Vignes, un magnifique Écureuil AS 350 B2.

La passion de Jean-François pour les hélicoptères remontait aux années soixante et à son service militaire, qu’il avait accompli en tant que mécanicien sur une base aérienne. De cette période, il gardait – en plus des souvenirs traditionnels des gamins de son âge – de très solides connaissances qui lui avaient permis de trouver un bon boulot auprès de la plus grande compagnie aérienne française et, surtout, cette passion pour le pilotage et l’entretien de ces drôles d’oiseaux.

Le temps avait bien passé depuis et, avec les fils argentés qui avaient peu à peu tissé leur toile dans sa chevelure, était venu le temps des restructurations, des délocalisations et pour lui – il pensait d’ailleurs avoir été chanceux – le temps de la préretraite.

Cela lui donnait l’opportunité de se consacrer au petit aéroclub vendéen qu’il avait monté quinze ans plus tôt avec une poignée de fanatiques, et il n’était pas peu fier d’avoir réussi la symbiose entre les amateurs de vol à moteur et de vol à voile, deux communautés qui généralement s’évitaient avec respect…

À ses yeux, le bijou du club était « son » Écureuil (c’était d’ailleurs bien lui qui comptait le plus grande nombre d’heures de vol à ses commandes.) Une superbe machine qui pouvait transporter jusqu’à six passagers en plus du pilote sur une distance maximale de près de 700 kilomètres et à une vitesse de pointe de quelques 133 nœuds, soit pratiquement 250 kilomètres à l’heure !

Pas mal pour un petit pilote de province !

Libéré de ses obligations professionnelles, Jean-François venait au club pratiquement un jour sur deux, pour chouchouter l’hélico, écouter ronronner son moteur, vérifier que tout allait bien.

Comme tous ces matins-là, Jean-François s’apprêtait à faire un petit vol de maniabilité de routine.

De routine ? Peut-être. Rien n’est simple, même à quatre cents kilomètres du Pays Basque.

...

Arantxa marchait au rythme de la houle et suivait le battement du ressac sur la grève et les récifs. Elle dansait avec les vagues. Sa piste de danse, c’était cette longue promenade du front de mer, qui courait depuis la Descente de l’Océan et la plage du Miramar jusqu’aux arcades centenaires du Casino municipal.

Et nous étions mardi. Le mardi, c’était le jour de son cours de danse.

La danse…

Sa palette multicolore de pulsations variées qui expriment tour à tour la mélancolie extatique du bandonéon de Piazzolla, l’ivresse d’une nuit de flamenco andalou parfumée au vin de Jerez, l’éclatante énergie de la fête baroque ou peut-être juste une simple tradition, colportée de bouche à oreille, d’anciens à jeunesse, de place de village en fronton ensoleillé, dans la musette d’un accordéoniste rieur.

La danse…

Son âme qui s’abandonne, se laisse conduire sans résistance par les élans sensuels de la musique, des corps en communion, et glisse peu à peu vers un monde de rêves, détachée de la simple réalité terrestre et enfin libérée de tout poids.

Dans quelques heures elle danserait avec Luc.

Oserait-il s’enhardir aujourd’hui à la séduire ? Peut-être même l’embrasserait-il enfin ? Un simple baiser…

Simple ? Hélas ! Rien n’est simple en Euzkadi.

...

A sept heures trente-neuf, Luc était dans la cuisine et, comme tous les matins, faisait sa vaisselle et rangeait les ustensiles du petit-déjeuner. Cela ne lui prenait que quelques minutes.

Ce matin-là, contrairement à ses habitudes, il ne quitta pas immédiatement l’appartement de la Chambre d’Amour. Nous étions le sept juillet et ce jour-là était sacré pour tous les espagnols et plus particulièrement pour les aficionados, les amateurs de corrida.

Tous les ans, le sept juillet marquait le début des fêtes de Pampelune et, à huit heures précises, les festivités commençaient par l’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues de la ville, dans le couloir qui les conduisait depuis le corral de Santo Domingo jusqu’aux arènes. Des centaines de jeunes vêtus de rouge et blanc se lançaient, avec pour unique rempart un journal soigneusement roulé pour tenter si nécessaire un raffut rugbystique ou une passe hasardeuse pour écarter de leur chemin les bêtes lancées à leurs basques, et éviter le souffle de la mort dans leur dos.

À huit heures dix-sept, la course était terminée, sans encombre. Et on sonnait à la porte.

Luc, surpris, alla néanmoins ouvrir. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu’il reconnut le joggeur qui passait sur la plage tous les matins. Et il resta stupéfait lorsque le fort des Halles qui l'accompagnait le coureur inconnu l’assomma d’un coup de poing qui lui fait pratiquement exploser le nez.

Non, rien n’est simple au Pays Basque.

...

Le jour s’était à peine levé sur le tarmac de l’Aéroclub des Vignes mais Jean-François Ducailler s’affairait déjà autour de son AS 350 B2.

Matinal, à son habitude, car il avait appris à préférer les vols du petit matin. Aux ocres et pourpres du soir, il avait toujours préféré, peut-être parce qu’elle était synonyme de fraîcheur, la lumière bleutée qui entourait la campagne juste après l’aube et les traînées de brume qui s’accrochaient à la cime des arbres, avant d’être dispersées par le soleil et le souffle des rotors de l’appareil.

- Bonjour !

Le salut tonitruant le fit sursauter.
- Nom de Dieu, vous m’avez fait peur ! Je ne vous ai pas entendu venir.
- C’est normal, j’étais là avant vous. Je vous attendais.
- Ah bon, et pourquoi faire ?
- De l’hélico, pardi ! Quelle question !

Un peu désarçonné, Ducailler tenta de reprendre la situation en main.
- Vous vous êtes inscrit ? Je n’étais pas au courant.
- Pas vraiment. Nous ne souhaitons pas de publicité sur ce vol.
- Nous ?
- Oui, nous, poursuivit une voix dans le dos du pilote. Assez discuté, en route.
- Et nous allons où, comme ça ?
- À la plage…

Il allait protester lorsqu’un troisième larron apparut, et un simple regard fit comprendre à Jean-François que l’affrontement verbal était terminé. Le gars tenait à la main un AKS-74U, le trop fameux fusil d’assaut Kalachnikov, arme favorite de la plupart des groupes armés : militaires, gangsters ou terroristes.

L’heure n’était plus à la plaisanterie. Il lui fallait passer en mode survie. Car ses visiteurs du matin appartenaient sans doute aucun à l'une des deux dernières catégories. Il respira profondément. Il devait avant tout rester calme.

La journée ne serait pas simple.

...

Arantxa jeta un coup d’œil à sa montre et conclut qu’elle pouvait encore passer à son appartement avant de remonter en ville à son cours de danse.

Elle habitait Rue Lavernis, une ruelle en pente à deux pas de la Grande-Plage, coincée entre le magasin le plus connu de la ville, au nom synonyme d’espérance à l’époque de son inauguration, juste après la guerre, le Biarritz Bonheur, et l’agence locale d’une banque réputée pour son parrainage continu du Tour de France.

Devant son miroir, elle hésita un instant devant les différentes tonalités de ses rouges à lèvres, puis opta pour une note légère. Ce n’était qu’un cours de danse, pas un bal ! Et le temps était radieux, il ne fallait pas l’assombrir avec des teintes trop lourdes.

Elle jeta une paire de chaussures dans son sac et passa à la salle à manger pour prendre un fruit dans la corbeille posée sur la table, corne d’abondance aux couleurs de l’été.

Près de la télévision, le signal lumineux du répondeur téléphonique clignotait, signe qu’un nouveau message avait été déposé dans sa boîte vocale.

Elle activa le répondeur… sa mère ! Elle leva les yeux au ciel.

- Dis-moi, ma chérie, j’ai entendu que tu sortais avec Luc. C’est bien celui que tu as rencontré à la danse, n’est-ce pas ?

- Maman, soupira-t-elle, agacée et parlant du coup avec le répondeur comme si sa mère était devant elle. Mais la voix continuait.

- Tu sais qu’il est espagnol ? Et policier ? Tu devrais être prudente. Que fait un policier espagnol installé en France ? N’oublie pas que tu es basquaise, Arantxa.

De colère, elle balaya le répondeur téléphonique du revers de la main.

Non, elle n’oubliait pas ! Maudite politique.

Être la fille d’Iñaki Berekoitia, le Président de Euzkal Batasuna, n’avait jamais été simple…

...

Depuis combien de temps le gardaient-ils ainsi dans le noir ? Deux heures ? Impossible à dire. Deux jours ? Plus ? Il n’était plus sûr de rien. Il avait perdu le sens du temps.

Comme le hululement d’une effraie qui part en chasse, une plainte s’échappa de sa gorge enrouée par la soif et la peur. Il émit bien malgré lui une succession de petits gémissements irréguliers, comme le flot palpitant du sang s’échappant du cou de la volaille que l’on saigne, promesse de repas de fête pour l’assassin tout puissant mais assurance de mort pour l’animal entravé.

Il était ligoté et on avait recouvert son visage d’une opaque cagoule de laine épaisse dont une découpe lui dégageait la bouche, afin qu’il puisse respirer sans pour autant voir ses gardiens. Son nez était brisé. Ses mains, entravées dans son dos, lui faisaient mal : les liens, serrés avec hargne sans doute, empêchaient une irrigation correcte de ses doigts. Ces derniers étaient déjà gourds et le lançaient de plus en plus.

Mais le plus douloureux était d’avoir à attendre sans savoir, épave ballottée, impuissante, dans la mer d’un destin
qu’il ne contrôlait plus.

Il n’avait vu voir personne. Personne n’avait répondu à ses questions autrement que par des grognements, ou de sourds borborygmes incompréhensibles ponctués de coups de pieds hargneux. Souffle coupé, douleur au ventre, il préférait laisser mourir ses plaintes sur ses lèvres et n’osait plus risquer de provoquer l’ire de ses geôliers.

Il gémit encore.

À juste titre, hélas. À quatre cents kilomètres de là, un hélicoptère prenait son envol. Pour Luc, le dernier voyage avait déjà commencé.

...

L’hélicoptère avait fait un détour devant le port de Saint-Jean-de-Luz, comme pour aller goûter aux embruns qui s’envolaient par-dessus les digues fermant la baie, ou pour faire admirer sa puissance ou sa vitesse aux promeneurs musant autour des chalutiers et provoquer les aboiements apeurés de quelques vieux roquets et l’ire bougonne de leurs maîtresses bousculées dans leur routine quotidienne et tout à coup emportées par la vigueur soudaine et colérique de leurs compagnons de vieillesse. En fait, le détour avait pour but de suivre à la lettre l’horaire établi.

Bidart fut englouti en quelques tours de pales et bientôt furent en vue le château d’Ilbaritz puis les plages de la Milady et de Marbella : Biarritz s’ouvrait à l’admiration des passagers par sa frontière sud.

Apparemment insensible à la beauté de la côte déchiquetée, trépas rocheux de la chaîne des Pyrénées venant jeter ses dernières forces dans les vents et l’onde d’ouest, le pilote fit bifurquer l’appareil vers le large, contournant la plage de la Côte des Basques, le Rocher de la Vierge et le Musée de la mer.

Il attendait un signal.

***


Dans une ferme isolée de l’arrière-pays, le long de l’Adour, entre Urt et Urcuit, deux gardes se saisissaient d’un Luc désemparé et à bout de force.

Il le placèrent à nouveau dans la grande caisse en fer qu'ils avaient utilisée lors de l'enlèvement et ils la chargèrent à l’arrière d’une camionnette, puis prirent la route en direction de la côte.

...

Arantxa sentit un frisson s’emparer d’elle. Comme le souffle de l’amour qui lui caressait le visage.

C’est alors qu’elle remarqua le bruit de l’hélicoptère. Elle leva les yeux et aperçut un Père Noël, suspendu à un filin, qui atterrissait sur le toit de l’hôtel de ville.

Même si ce n’était pas la saison, elle interpréta cette image comme un présage heureux. La vie allait la combler !

En arrivant devant la parfumerie, juste devant les feux tricolores qui marquaient l’entrée du passage Gardères sur l’avenue Edouard VII, elle jeta un coup d’œil dans la vitrine, non qu’elle fut attirée par les parfums mais parce qu’elle voulait contrôler une dernière fois l’image d’elle qui se projetait dans ce miroir improvisé.

Mais un autre reflet attira son attention, prolongé d’ailleurs par des bruits de coups de freins, le fracas des avertisseurs sonores et l’angoisse stridente des premiers cris de témoins choqués.

Elle se retourna d’un bloc, soudain glacée, pour retrouver du regard la fourgonnette dont elle avait aperçu la trace grise dans la vitrine. En fait, le véhicule était blanc. Elle avait été trompée par le miroir. Mais la couleur importait peu.

Apparemment, la camionnette était arrivée en trombe par l’avenue Jean Petit, entre la Cité administrative (sur le toit de laquelle le Père Noël s’était posé un instant plus tôt) et le Commissariat de police. Il fallait être victime d’un accès de folie ou proche du coma éthylique pour oser conduire de la sorte sur le pas de porte des bureaux de la police !

Après avoir brûlé le feu qui marquait la limite entre l’avenue Jean Petit et l’avenue Edouard VII et manqué de peu renverser un piéton qui sortait un sac à la main d’une des boutiques de mode riveraines, le chauffard vira brutalement vers sa gauche, arracha au passage le petit pilier lumineux placé à l’extrémité du terre-plein central, franchit tant bien que mal ce même terre-plein en retombant sèchement sur la chaussée opposée et fonça en direction de la place Clemenceau.

C’est à ce moment qu’Arantxa l’avait aperçu dans la vitrine.

Qui était ce fou ?

Elle pensait le voir disparaître vers l’avenue Foch ou l’avenue de Verdun — en sens interdit ! — pensant comme tout le monde assister à une cavale après une attaque de banque ou quelque autre exaction du même genre lorsque le camion pivota, lui faisant face, et se précipita à tombeau ouvert en direction de la parfumerie. Il n’était pas à plus de trente mètres du trottoir sur lequel un instant plus tôt Arantxa rêvassait encore en songeant à l’effet qu’elle pourrait avoir sur Luc !

Sans demander son reste, avec les autres passants affolés, elle s’enfuit à toutes jambes en dévalant à nouveau le passage Gardères, tout en regardant derrière elle ce qu’il advenait du camion fou.

Elle vit alors le camion qui faisait une nouvelle embardée qui le propulsa en travers du passage. Il avait fait pratiquement trois quarts de tour en dérapage et se trouvait ainsi prêt à poursuivre sa course.

Les fuyards, soulagés, pensèrent qu’il en serait ainsi.

Au lieu de cela, le conducteur stoppa son véhicule diabolique dans un crissement de pneus et le chaos des secondes précédentes sembla se figer tout d’un coup. Plus rien, ni personne ne bougeait.

Sur les avenues et en bas de la place Clemenceau, les automobilistes tétanisés n’osaient ni respirer ni suivre les indications des feux tricolores. Pas un ne voyait le feu vert et surtout, pas un n’osait franchir la virtuelle barrière protectrice des feux. Derrière les premiers de la file, les suivants, d’ordinaire si pressés, avaient oublié leurs klaxons.

Arantxa, à demi fléchie, prête à se coucher, observait elle aussi l’incroyable scène. La camionnette blanche barrait le passage Gardères par le haut, tournée au trois-quarts, nez pointé vers la place Clemenceau.
Elle pouvait apercevoir le chauffeur qui s’était penché vers le côté droit du véhicule, comme pour regarder vers le bas de la rue. Elle crut d’ailleurs que le conducteur lui faisait un signe de la tête, l’invitant à regarder vers l’arrière du camion.

Par réflexe, plutôt que par certitude, son regard glissa vers sa gauche, suivant l’indication muette. Alors que ses yeux glissaient devant la portière latérale gauche de la fourgonnette, celle qui lui faisait face, sans vraiment la voir, celle-ci s’ouvrit tout à coup, happant son attention par surprise.

Comme les autres témoins, elle fut bernée par les assassins. Ils avaient réussi à focaliser l’attention de tous sur cette fourgonnette blanche. C’est pourquoi, ni Arantxa ni les autres spectateurs médusés n’aperçurent le Père Noël qui était réapparu comme par enchantement sur le toit de la cité administrative. Ni le fusil à lunette qu’il venait d’épauler.

Elle écarquilla les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait à l’intérieur du fourgon plongé dans l’obscurité car il n’avait pas de vitres.

D’abord, elle ne vit rien. Mais elle entendit un homme qui hurlait :


- Cours, tu es libre !


Un homme sortit enfin, en titubant. En fait, il fut plutôt projeté à l’extérieur par l’un des hommes qui se trouvait à l’arrière du fourgon. Il tomba lourdement, tête en avant sur l’asphalte, s’écorchant le visage et les mains qui étaient menottées.

Du sang jaillit aussitôt de son nez, maculant le sol et ses vêtements qui semblaient déjà sales et déchirés. Hébété, le pauvre hère se redressa, cherchant à s’orienter. Mais ses yeux se refusaient à la lumière. Il semblait comme aveuglé, comme s’il avait passé trop de temps dans l’obscurité.

Arantxa, prise d’une soudaine compassion, voulut l’aider, lui porter secours. Elle se redressa, courageuse, téméraire peut-être. Mais la bribe de dialogue qu’elle avait cru avoir avec le conducteur lui donnait comme un sentiment de responsabilité. Elle se sentait curieusement concernée par cette histoire, comme si elle n’était pas un témoin anonyme dans la foule des passants.

Apparemment d’ailleurs, elle n’était pas si téméraire que cela. Dans le camion comme autour d’elle, tout était figé. Aucune menace. Pas un geste hormis le sien.

Attiré par ce mouvement qu’il avait vaguement perçu, l’homme se redressa enfin, tendant ses mains jointes qui cherchaient, malgré les menottes, à s’ouvrir vers cette cible qui s’offrait à lui, symbolique, unique espoir. Il esquissa enfin un pas dans sa direction.

C’est à cet instant que la vie d’Arantxa se brisa.

...

Comme dans ces cauchemars durant lesquels on plonge dans une chute sans fin, parce que douloureusement répétitive, alors que paralysé, on est incapable de se mouvoir ou même de hurler ses peurs pour s’en libérer, Arantxa était prisonnière d’une réalité qui la dépassait, l’écrasait.

L’homme que l’on venait de jeter si brutalement du camion, c’était Luc.

Maintenant, à quelques pas d’elle, il se traînait, plus qu’il ne marchait, à sa rencontre. L’avait-il reconnue ? Ou ne pourchassait-il qu’une silhouette vague, inconnue ?

Question sans réponse. Le monde s’était arrêté là, d’un coup.

Pendant un instant qui lui parut une vie, son cœur cessa de battre. Souffle coupé. Muscles tétanisés. Elle était paralysée par la terreur. Malgré cette peur, elle voulait avancer pour secourir Luc mais elle n’arrivait pas à esquisser le moindre pas.

Autour d’elle, toujours rien, ni personne ne bougeait. Les passants, le conducteur et les passagers du fourgon, les conducteurs et passagers des autres voitures présentes sur les lieux du drame.

Tous immobiles, comme si le temps avait suspendu son cours.

Seul Luc tentait maintenant de se mouvoir, de forcer ses jambes engourdies par sa détention et le temps passé dans cette caisse. Mais il était bien seul. Et ses efforts semblaient vains. Il progressait à peine.

Mais s’étant habitué à la lumière il leva les yeux à son tour et la vit enfin. Alors il surmonta sa douleur et se redressa tout entier. Hurlant sa rage, il avait à nouveau un but, comme une rive à atteindre, un espoir.

Il avait retrouvé sa dignité d’homme et sa liberté. Arantxa était là. Il tendit ses mains vers elle.

Cette fois, elle comprit qu’elle était bien plus qu’une ombre méconnaissable. Elle voulut se précipiter vers Luc. Un fois encore, un signe du conducteur du fourgon attira son attention, brisant son élan. Il tendait le bras vers la mairie.

Elle se retourna. À cet instant précis, le Père Noël, l’œil rivé dans le viseur de son arme, appuyait sur la gâchette et depuis le sommet de la cité administrative, projetait Luc au sol d’une balle dans le genou gauche.

Elle avait senti le souffle de la balle lui frôler l’épaule.

Elle se retourna à nouveau et vit Luc, un genou à terre, qui poussait sur ses mains enchaînées pour se lever à nouveau. Elle sursauta lorsque Luc fut projeté en arrière par l’impact de la deuxième balle, qui vint frapper le genou droit.

Les deux jambes brisées, Luc réussit néanmoins à se tordre et à ramper à nouveau vers elle.

Elle se précipita pour lui offrir le bouclier de son corps mais il était trop tard. Une troisième balle traversa la place et atteint Luc à la face, lui emportant l’oeil droit et une partie du cerveau. Ses souffrances cessèrent sur le coup.

Sur le toit de la cité administrative, on retrouva la houppelande du Père Noël, lequel s’était volatilisé en profitant du chaos qui avait suivi le départ en trombe de la fourgonnette, dès le troisième impact. Elle était repartie comme elle était venue, en repassant devant le Commissariat de police, ultime provocation de mercenaires aguerris.

***


On retrouva aussi un message, en euskara, dont la traduction résonne chaque jour dans ma mémoire :

« Une fille du Pays Basque ne saurait être souillée par un flic espagnol. »


Peut-être comprendras-tu enfin pourquoi j’ai quitté les rivages atlantiques…

Don Angel
Août 2005

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