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10/10/2005

Café de La Humedad

- Comment ? s’exclama-t-elle, soudain furibonde, avec cette voix qui lui faisait toujours comprendre qu’il n’était qu’un raté, un bon à rien, un grain de poussière sur le chemin des caravanes.

Il s’empressa de battre en retraite. Il n’était pas d’humeur à croiser le verbe et le fer avec Laura Ana ce soir. Il lui vint d’ailleurs à l’esprit qu’il n’était jamais d’humeur à lui faire face. Trop poltron devant la furie féminine.
Il saisit sa veste accrochée à la patère dans l’entrée et quitta l’appartement précipitamment, trop vexé ou trop respectueux de leur intimité pour claquer la porte en sortant et attirer par ce geste l’ire et la sournoise attention de voisins trop empressés.

Marcher lui ferait du bien.

En franchissant la porte cochère qui donnait sur la rue, il manqua de peu renverser la vieille dame du troisième qui revenait de sa promenade habituelle, arc-boutée à la laisse de son quadrupède compagnon. Pauvre Mireille Zuffi, toujours affairée à bichonner son abondant teckel ! Et toujours obsédée par la même histoire de mort-vivant circulant à tombeau ouvert – c’était bien le cas de le dire ! – dans les rues de la ville.

Drew s’effaça pour laisser passer la brave dame et en profita pour jeter un coup d’œil sur le boulevard.

Marcherait-il au hasard ou avait-il envie d’aller se changer les idées dans un endroit précis ? Malgré l’apaisante rencontre avec Madame Zuffi, qui avait estompé bonne partie de sa frustration, il n’était pas encore d’humeur à prendre ce genre de décision. Il opta pour une errance nocturne.

Un moment plus tard, il passa devant l’ancien fitness, auquel il avait songé un temps à s’abonner mais qui avait disparu du soir au matin, et pressa le pas en direction de la rivière. Maintenant, il savait où ses pas le conduiraient.

Quelques minutes plus tard, sur l’île, il poussa la porte du Café de la Humedad.

Au même instant, à une demi-heure de marche de là, la vie de Laura Ana basculait.

***

- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle assez rudement à l’inconnue devant sa porte, alors qu’elle croyait avoir affaire à Drew rentré pour s’excuser, larme à l’œil, après leur altercation.

Elle observa à nouveau, avec plus d’attention, la passante du soir qui était venue frapper à sa porte et la dévisageait également, avec timidité, retenue, pudeur mais aussi curiosité.

- Madre ? balbutia-t-elle ensuite, souffle coupé. Madre ! C’est bien toi !

Laura Ana s’effondra alors en sanglots nerveux dans les bras de cette femme qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait subitement disparu de sa vie de gamine, emportée dans les obscures oubliettes d’une dictature latino-américaine à la dérive.

Alicia retrouva tout à coup la force d’un rôle qu’elle avait oublié et qu’elle ne pensait plus jamais avoir à jouer : mère, protectrice. Offrant ses bras, nouvelle enceinte, à celle qu’elle avait autrefois portée, elle s’abandonna à son tour au repos des larmes, au réconfort des pleurs, à la merveilleuse chaleur des baisers disparus.
Pourtant, Laura Ana ressentit à nouveau cette blessure qui l’avait taraudée pendant des années.

- Je n’aurais pas dû partir. J’aurais dû avoir la force de t’attendre, vivre de cette conviction que tu réapparaîtrais un jour.

- Les choses ne sont pas si simples, mon enfant. Offre-moi une tasse de café, j’ai beaucoup de choses à te raconter ce soir…

C’est ainsi que, cette nuit-là, Laura Ana découvrit l’histoire de sa mère, Alicia, disparue un quart de siècle plus tôt avec des milliers d’autres, à l’autre bout du ciel.

***

L’humeur de Drew changea en moins d’un seconde. Il reconnut d’emblée le duo qui se produisait sur la petite estrade de fond de salle. Un guitariste et un harmoniciste interprétaient la Valse triste de Jacko Zeller. Il resta debout, devant les musiciens, jusqu’à la fin du morceau qui faisait partie de ses compositions préférées et salua, avec le reste du public, la finesse du jeu des artistes et l’âme et le souffle qui se dégageaient de ces quelques notes de musique.

Pour un peu, il serait rentré tout de suite : le mauvais souvenir de sa querelle avec Laura Ana avait complètement disparu. Mais elle était peut-être encore en colère et il ne voulait pas la perturber…

Il s’installa à une table près de la scène, commanda une pression, afin de profiter au mieux du concert. Un moment plus tard, l’ambiance dans le bar avait monté d’un cran, et l’orchestre jouait des morceaux de plus en plus rapides, sous les hourras du public qui s’était amassé devant l’estrade. Naturellement, un couple lui demanda l’autorisation de se joindre à lui, ce qu’il accepta.

La conversation allait tambour battant : les musiciens, leur virtuosité, la musique, le tango, la danse, l’âme tanguera, l’Argentine. Ils lui dirent qu’ils étaient argentins, de passage, à la recherche d’opportunités de donner des cours et de se produire en public. Il fut surpris de ne pas reconnaître l’accent argentin mais, les bières aidant, il n’y prêta plus attention.

Finalement, quelques heures plus tard, le concert achevé, ils l’invitèrent à aller boire un dernier verre chez eux. Ils habitaient à quelques pas du bar. Un peu ivre, il accepta, en toute confiance.

En quittant le bar, il pensa à Laura Ana. Elle devait aller mieux maintenant. Il ne tarderait pas chez ses nouveaux copains. Sinon, la connaissant, elle se ferait du souci.

À juste titre, Drew, à juste titre...

***

- Les anges de la mort ?

Laura Ana n’en croyait pas ses oreilles. Cette nuit semblait ne pas vouloir s’achever et son cœur était déjà à bout de force, tant les émotions avaient été lourdes et nombreuses…

Ce fut tout d’abord tous ces mots qu’Alicia aurait voulu lui dire bien plus tôt, enfant d’abord, puis adolescente aux portes de l’âge adulte, puis jeune femme, puis encore, si la vie l’avait ainsi décidé, épouse et mère : tous ces mots ponctuant au fil des années le schéma trop simple, trop conformiste aussi, dans lequel bien des femmes délaissent souvent leur liberté au bénéfice d’un certain confort lié à la routine d’une existence bien établie, en avance tracée, facile à suivre.

Ces mots bêtes, surannés : « Soit prudente ; je t’aime ; ne rentre pas trop tard ; pense à ce que dira ton père s’il l’apprend ; tes études d’abord ; tu es trop maquillée… », toute une litanie, ridicule, désuète, balayée par le quotidien.

Car la vie justement avait choisi un autre parcours pour Alicia et pour beaucoup de ses contemporains.
Rafles, enlèvements, tortures, viols, disparitions, corps jetés à la mer ou dans des fosses communes, sombre réalité des dictatures latino-américaines du vingtième siècle.

Aujourd’hui, Alicia ne souhaitait plus dire qu’une seule chose à sa fille, sa Laura Ana :

- Tu es en danger, mi amor. J’ai traversé l’Atlantique pour t’avertir.

Sous le choc, Laura Ana avait du mal à encaisser les révélations de sa mère.

- Mais pourquoi ? hurla-t-elle enfin, excédée…

- Parce que j'ai vu et reconnu mon bourreau, et qu'il le sait. Et parce qu'il a retrouvé ta trace. Tu es la clef grâce à laquelle il pense s'assurer que je ne témoignerais pas au procès l'été prochain.

***

- Tu vois, Laura Ana, ma chérie, lorsque je suis sortie de cet enfer, j’ai croisé par hasard cet homme ignoble. Je l’ai immédiatement reconnu, malgré ses efforts pour changer d'apparence. Le souvenir de ce qu’il avait m'avait fait subir fut plus fort que sa volonté de se dissimuler. Il a été arrêté. Plusieurs victimes ont accepté de témoigner : deux sont mortes, assassinées ou disparues dans des accidents suspects. Trois se sont rétractées, de peur de subir le même sort. Une autre a probablement quitté le pays. Bien que les juges n’aient jamais voulu dire précisément combien il y aurait de témoins au procès cet été, je pense être la dernière. Si je craque, il n’y aura plus de témoin.

Alicia marqua une pause. Laura Ana réprima un sanglot.

- Je sais, j’ai toujours su combien cet homme était puissant. C’est pourquoi, pendant des années, j’ai sacrifié notre amour pour te protéger de lui et de ses sbires. Mais, après avoir cherché tous les moyens possibles de me discréditer, avec les moyens les plus bas, ses avocats ont compris qu’ils ne trouveraient rien. Alors, ils ont changé d’optique. Ils n’ont pas réussi à m’éliminer, j’ai eu plus de chance que les autres. Mais ils savaient que j’avais eu une fille et ils t’ont retrouvée.

- Les anges de la morts sont à ma recherche, n’est-ce pas ? Qui sont-ils, des tueurs ?

- Je ne pense pas qu’ils tenteront de te tuer. Cela ne ferait que renforcer ma volonté, ma hargne, et ils le savent. Ils te veulent vivante, Laura Ana. Pour m’obliger à me rétracter. Et peut-être n’hésiteront-ils pas à te tuer ensuite, pour me voir souffrir et me faire payer mon affront.

Il ne restait plus que le silence.

Les quelques heures de bonheur, l’émotion des retrouvailles, étaient déjà loin.

- Comment va Andrés ? demanda Alicia subitement, de manière faussement désinvolte. Elle donnait l’impression d’avoir beaucoup réfléchi avant de poser la question.

- Andrés ? Qui est-ce ?

- Face à ces anges maléfiques, Laura Ana, je t’ai envoyé un ange gardien. Il veille sur toi nuit et jour et je pensais le trouver ici avec toi. Il a choisi d’angliciser son prénom.

Un silence, puis elle ajouta:

- Il se fait depuis appeler Drew.

- Drew !?

C’en était trop pour Laura Ana.

- Drew, mon gardien ?

Dans son désarroi, elle ne savait comment réagir. Furieuse à l’idée que l’amour de Drew n’était pas sincère ? Reconnaissante en apprenant qu’il se dévouait pour elle ? Malheureuse du silence de cet homme qui connaissait son histoire, savait sa mère vivante et ne lui en avait rien dit ?

Elle allait craquer mais, de nouveau, Alicia la prit dans ses bras.

- Je te demande pardon pour les souffrances que je t’ai infligées, murmura Alicia.

- Maman, maman, je t’aime, balbutia la jeune femme redevenue enfant dans ses bras.

Elle passèrent un long moment ainsi, serrées l’une contre l’autre, comme pour se protéger du monde extérieur.

- Qui sont ces « anges » ? demanda Laura Ana enfin.

- Mariano Torres Bisbal, mon bourreau, a toujours su cacher l’horreur dans un gantelet de soie. Les anges de la mort, comme on les appelle chez nous, ne sont en fait que deux, mais terriblement dangereux. Un homme et une femme. Ils aiment à se faire passer pour un couple de danseurs de tango argentin. Cela leur permet de voyager et de lier contact aisément avec leurs victimes.

Qui irait soupçonner un couple d’artistes ?

***

L’air frais lui fit tout de suite du bien et lui donna un surplus d’énergie dont il avait bien besoin, après l’excès d’alcool et de tabac. Mutin, il s’approcha de Claudia, sous l’œil intrigué de Juan Antonio, et l’invita à un tango improvisé sur le trottoir en fredonnant quelques notes de La cumparsita. Il s’attendait à la voir rire de son geste et de son chant un peu maladroit. Au lieu de cela, elle se raidit instantanément à son abrazo.

Il n’eut besoin que de trois pas pour comprendre : elle avait menti. Elle n’était pas professeur de tango. En fait, elle le dansait à peine. Aussitôt, il feignit également de n’y rien comprendre et s’excusa pour son ignorance, son manque de rythme si typiquement européen et son incompréhension coupable de cette danse dont il adorait pourtant la musique.

Encore deux pas, et il abandonnait sa danseuse.

- Désolé, je crois que j’ai trop bu. Je ne me sens pas bien du tout. Attendez-moi, je vais aux toilettes.

Avant que ses acolytes d’un soir n’aient eu le temps de réagir, il avait fait demi-tour et entrait de nouveau dans le café presque désert. Il se dirigea alors à toute vitesse vers les toilettes, plié en deux, la main sur la bouche.
Les anges de la mort eurent à peine le temps de le voir disparaître derrière la porte au fond de la salle. Claudia s’assit à moitié contre une table près de l’entrée, alluma une cigarette, puis tendit le paquet et le briquet à Juan Antonio. Il refusa d’un signe de la tête.

- -Que imbecil ! Nos va a demorar.

- Dejalo, ahorita vuelve y lo asamos.

Claudia allait allumer une deuxième cigarette lorsqu’elle comprit soudain que le temps était bien long.

- El hijo de puta se nos fué!

Juan Antonio se précipitait déjà dans les toilettes des hommes. Vides ! Il rebroussa chemin et eut tôt fait de comprendre : le couloir se poursuivait vers les toilettes des femmes, la cabine téléphonique, puis deux ou trois portes dont l’une, sans aucun doute, donnait sur la rue.

Son hypothèse fut confirmée dès la deuxième porte. Elle donnait sur l’arrière-cour du café, laquelle débouchait sur une rue perpendiculaire à celle de l’entrée principale. Il entra à nouveau par celle-ci, à la rencontre de Claudia.

Tapis dans les fourrés du collège voisin, Drew observait la scène. Avait-il vraiment réussi à transformer les chasseurs en proie ? Étaient-ils ceux auxquels il pensait, les émissaires de Bisbal ? Si tel était le cas, Laura Ana était vraiment en danger.

Il fallait absolument les tenir à l’écart de celle qu’il avait fait le serment de protéger, hier par conviction pour la cause, aujourd’hui par amour.

Intérieurement, il poussa un soupir de soulagement : le tango lui avait sans doute sauvé la vie.

***

- Madre, il est en danger, n’est-ce pas ?

- Il a choisi cette voie, pour la liberté, la vérité, la justice. Et aussi pour toi, Laura Ana.

Leurs voix n’étaient plus que souffle.

- Il faut que je l’appelle. Nous nous sommes disputés, ce soir. Je voudrais qu’il soit là, maintenant, tout de suite.

Elle empoigna son sac à main et en sortit un téléphone cellulaire.

Quelques secondes plus tard, toujours à l’affût dans les fourrés du collège, Drew était surpris par un nouvel air de tango : celui de la tonitruante sonnerie polyphonique de son portable.

Sur le trottoir du Café de la Humedad, les anges de la mort se retournèrent comme un seul homme, scrutant l’obscurité.

C’est là tout le problème du tango : un coup il vous sauve la vie, vous émerveille. Un coup il vous laisse comme une épave abandonnée au bord du chemin.

***

Il ne restait à Drew vraiment qu’une chose à faire : courir, mettre le plus de distance possible entre les anges de la mort et lui !

Plus facile à dire qu’à faire malgré sa très forte volonté de sauver sa peau. Ils étaient deux, il était seul. Il avait deux atouts cependant : la proie a toujours l’initiative tandis que le chasseur ne peut que réagir aux mouvements de celle-ci et, plus utile, il connaissait le quartier comme sa poche.

Il fonça vers la cour du collège, afin de le quitter par l’autre sortie, près du canal.

Claudia et Juan Antonio n’avaient pas attendu son signal pour se lancer à ses trousses et passaient déjà la grille d’entrée du collège. Drew n’avait pas plus de cinquante mètres d’avance sur eux. Et Claudia semblait courir encore plus vite que Juan Antonio.

Drew pris le trottoir sur sa droite dès la sortie du collège. Il calculait mentalement son trajet et essayait d’évaluer la distance qui le séparait de ses poursuivants. Ils grignotaient du terrain. Quarante-cinq mètres à présent. À la fois beaucoup et trop peu. Il tourna à nouveau à droite : il longeait le canal. Quinze mètres et il entra subitement dans une cour, la traversa, entra dans un immeuble, en longea un couloir. Au fond, une porte. Une autre cour, un autre porche, une autre rue.

Il fila à gauche et sans se retourner, au bruit, comprit qu’il avait gagné environ cinquante mètres de plus. Une aubaine, car il commençait à faiblir.

Mais ils devaient souffrir autant que lui. Encore à droite. La contre-allée. Le couloir de bus. Maintenant le passage difficile : une longue avenue sans issue pendant près de deux cents mètres. C'est là qu'il fallait se montrer rapide. Cinquante, cent, cent cinquante mètres. Plus que quarante, trente cinq.

Il ne reconnut pas tout de suite le bruit et fit près de vingt mètres avant de comprendre ce qui n’allait pas. Sa jambe gauche ! Ils lui avaient tiré dessus et l’avaient atteint à la cuisse. La balle avait fait une entaille profonde dans le quadriceps. Il fit plusieurs bonds sur la jambe droite en boitant de plus en plus bas dès qu’il posait le pied gauche.

Un autre coup de feu claqua juste au moment où il tombait. Cela le sauva : la balle frappa la voiture contre laquelle il s’était écroulé. Mais ils étaient quasiment sur lui maintenant.

Claudia ralentit l’allure tandis que Juan Antonio contemplait son arme avec délice et admiration.

Ils n’avaient plus besoin de courir aussi vite. Blessé, Drew n’irait plus très loin.

***

Claudia arriva la première à la hauteur de la voiture. Elle aussi avait sorti une arme, une arme blanche : un couteau de plongeur sous-marin qu’elle avait retiré de l’étui fixé à son mollet droit.

Alors que Claudia et Juan Antonio s’avançaient avec la plus grande prudence et dans le silence absolu, ne se guidant l’un l’autre que par des gestes et des regards furtifs, à moins d’un kilomètre de là, dans l’appartement de Laura Ana, régnait une totale confusion.

- Que t’a-t-il dit ? hurlait Alicia.

- Il se trouve près d’ici, du côté du canal. Une maison dont il me parle souvent et qu’il m’a montrée à plusieurs reprises, je ne sais pas pourquoi.

- Madre, j’ai entendu un coup de feu. Je crois qu’il est blessé. Il a coupé.

- Allons-y. Montre-moi le chemin. Tout de suite !

Elles se précipitèrent dans l’escalier.

- Prenons le scooter, ça ira plus vite !

Quelques instants plus tard, Mireille Zuffi fit un bond en croyant reconnaître le bruit de tôle froissée qu’elle avait entendu un jour, sur le boulevard. Ses vieux rêves la hantaient encore…

Drew s’était évanoui dans l’obscurité. Juan Antonio braqua le faisceau d’une lampe sous la voiture. Rien. Il scruta le long du trottoir. Rien non plus. Son souffle était nerveux, rauque.

Claudia siffla.

- Por aqui !

Des traces de sang. Ils l’avaient donc bien touché ! Salement en apparence, puisque une traînée longeait le caniveau avant de se diriger vers un porche un peu plus bas dans la rue.

Juan Antonio fit signe à Claudia. Elle lui tendit le couteau, prit son automatique et se plaça face à la porte. Elle ferait le guet pendant que Juan Antonio entrerait. Si le premier coup de feu était en apparence passé inaperçu, un deuxième attirerait sans aucun doute la police.

Juan Antonio poussa lentement le portail sous le porche. Les traces se dirigeaient vers la cour, dans laquelle on apercevait une espèce de cabanon, mi-abri de jardin, mi-dépôt ou atelier.

L’envie de tuer se faisait plus forte. L’adrénaline envahissait ses veines. Ses tempes palpitaient. Il allait dépecer cette ordure comme une pièce de bœuf !

Il traversa le porche en quelques pas. Resta un instant dans la pénombre, afin de déterminer si Drew pouvait être ailleurs que dans le cabanon. Puis fonça. D’un coup de pied violent, il fit sauter la porte du cabanon de ses gonds et se rua à l’assaut.

Ce qu’il vit alors l’amusa presque.

***

Il s’agissait bien d’un abri de jardin, rempli d’outils idoines : râteaux, fourches, pelles-bêches, faux et faucilles, sécateurs, plantoirs, sarclettes, pioches, cordeaux. Tout un univers jardinier était réuni dans ce minuscule cabanon, de surcroît totalement démesuré par rapport à la réalité des quelques mètres carrés de verdure qu’il avait pu apercevoir en traversant l’arrière-cour.

Il demeura interdit. Car en plus de la foison d’instruments, c’est leur agencement qui le frappa d’emblée. Tinguely n’aurait pu faire mieux. Tout n’était que fracas du fer, cliquetis métallique, grincements non identifiés. Seule la lumière manquait pour souligner, en cet instant d’horreur, une improbable magie enfantine.

Conscient à présent que Drew ne pouvait être dans le cabanon, il posa sa torche et tourna l’interrupteur. Aussitôt la lumière apparut, spots clignotants, faisceaux multicolores.

Il fit un pas. Son pied heurta un câble.

Le signal.

Il n’eut pas le temps de reculer, moins encore de regagner la sortie.

Le piège s’était refermé et, mécanique inexorable, mille fils de rasoir le tenaient prisonnier. Au moindre geste, une lame se faisait plus menaçante. Au moindre pas, une griffe lacérait ses chairs.

Il resta paralysé par la peur et par son inaltérable instinct de survie.

Ou peut-être par cette lame de faux qui se maintenait, équilibre précaire qu’il n’osait provoquer, à quelques millimètres de sa carotide offerte…

Il avait appris la leçon, un peu tard. Drew n’était pas aussi vulnérable qu’il l’avait laissé croire.

Mais celui-ci n'était pas tiré d'affaire pour autant. Claudia ne se laisserait pas avoir comme le gamin qu'il était resté.

Juan Antonio osa un grognement provocateur. Vite réprimé. Une faucille lui avait entaillé la main droite.

***

La porte du cabanon s’entrouvrit. Drew passa prudemment la tête dans l’embrasure. Juan Antonio voulut bondir mais, prudent, n’osa pas esquisser le moindre geste. Il s’exclama cependant :

- Je t’aurai salopard !

- Tiens, tu as appris le français. Mais tu as encore un accent déplorable.

Juan Antonio ne se laissa pas décontenancer par l’humour précaire d’un Drew qui n’en menait pas large, tiraillé par la douleur de sa plaie.

- Rira bien qui rira le dernier. Tu ne t’en tireras pas comme ça, rétorqua le tueur en voyant sa blessure.

- Pour l’instant, c’est plutôt toi qui en mauvaise posture…

- Tue-moi ! Tue-moi donc si tu es un homme !

- C’est justement parce que je ne suis qu’un homme que je ne te tuerai pas, Juan Antonio. Ce n’est pas aux hommes de décider de la vie de leurs prochains, contrairement à ce que pense Bisbal et sa clique maudite.

- Laisse tomber ta philosophie de pacotille, elle ne m’atteint pas.

- Oui, je sais, je ne le sais que trop bien, hélas !

Il sortit.

Pour entrer aussitôt. Malgré son arrogance, l’homme de main sursauta, resserrant encore plus l’étau de métal autour de sa gorge.

- Tu sais Juan, nous devrions tous avoir le droit de choisir notre chemin.

L’autre le regardait avec perplexité.

- Si tu tires ce câble, cette lame-ci te tranchera l’artère fémorale.

Il montrait une lame de ciseau affûtée avec soin.

- En revanche, si tu choisis de tirer cette autre corde, tu déclencheras un appel vers le poste de police. Ils viendront te chercher et tu échapperas à la mort. Mais pas à la justice, je le crains.

- Hijo de puta !

Drew avait déjà refermé la porte derrière lui, hors de portée de Juan Antonio.

Mais il ne put éviter le coup de pied de Claudia qui le plia en deux.

***

Alicia prit d’autorité le guidon du scooter dès qu’elles se furent relevées de leur chute sans gravité à la sortie du garage, sous les fenêtres de Madame Zuffi…

- Tu ne connais pas la ville, balbutia Laura Ana.

- Je sais, mais toi, tu n’es pas en état de conduire. Tu m’indiqueras le chemin, allons-y !

Il n’y en avait pas pour longtemps. Elles filèrent le long du boulevard, tournèrent à droite, brûlèrent un feu, évitèrent de justesse une deuxième chute.

Alicia craignait par-dessous tout ce qui les attendait. Les anges de la mort. Laura Ana n’était pas prête à affronter ce genre de combat. Elle-même, l’était-elle encore ?

Le pire était qu’elles se jetaient dans la gueule du loup, faisant fi de toutes les consignes. Elles auraient dû fuir, laisser Drew se débrouiller seul. Disparaître. Se cacher jusqu’au procès. Mais comment expliquer tout cela à sa fille ? L’émotion avait eu le dernier mot, encore et toujours. L’honneur peut-être aussi, maigre consolation.

- Je suis trop idéaliste.

- Comment ?

- Non, rien, accroche toi.

Déjà, elles longeaient le canal.

- Cela devrait être là-bas, l’avenue à gauche. L’entrée se trouve juste au début de la contre-allée, le couloir de bus. Attention !

Laura Ana n’eut pas le temps de comprendre la manœuvre. Elle se trouva projetée au sol alors qu’Alicia mettait les gaz, couchait le scooter et le projetait de toutes ses forces vers l’avant, d’une violente poussée simultanée des deux jambes.

Si Alicia n’avait pas laissé à sa fille le temps de comprendre, c’est bien parce qu’elle avait agi par réflexe. Quand Laura Ana avait crié, Alicia avait eu à peine une fraction de seconde pour évaluer la situation et réagir.
Claudia était au milieu du couloir de bus et tenait Drew en joue. Celui-ci, un genou au sol, semblait attendre l’épilogue de son combat perdu contre les anges de la mort.

Propulsé à toute vitesse par une Alicia à la force décuplée par l’énergie du désespoir, le scooter avait fauché Claudia, qui gisait maintenant sans connaissance, coincée contre une voiture, les jambes brisées.

L’émotion des retrouvailles ne dura pas très longtemps. Alicia rappela rapidement Drew et Laura Ana à l’ordre.

- Venez les enfants, ne traînons pas trop ici. Nous aurons besoin de chaque seconde d’avance pour gagner ce maudit procès. Rentrons au pays. Je dois témoigner bientôt.

Comme pour se donner du courage, elle ajouta :

- Tremble, Bisbal, j'arrive !

FIN


Don Angel
Mai 2005

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