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10/10/2005

Joyeux Noël, Mario...

Vingt-trois heures et mal au crâne. Mario le flic émergeait peu à peu de ce sommeil qu’il connaissait trop bien. Affalé contre l’amoncellement de tables et de chaises délaissées depuis de longs mois sur la Terrasse du Café du Consulat par les touristes qui avaient fui Genève aux premiers froids, il cuvait encore son vin, l’esprit chargé de ses multiples chimères : cette femme qu’il n’aurait jamais, ses amis qui étaient partis, lassés de le voir s’effondrer, soir après soir, nez dans le plat, ivre mort. Piètre compagnie en fait. Chimères et fantômes aussi : un malfaiteur qui courait toujours, un collègue fauché trop tôt, et cette bouteille qui l’accompagnait depuis si longtemps maintenant, trop longtemps.

Ce fut un soir d’abord, il se souvenait. L’affaire avait mal tourné, alors qu’ils pensaient tout maîtriser. Chienne de vie ! Alors, bien après que ses collègues eurent retrouvé le chemin de leurs foyers, il avait continué à boire, au Consulat, puis dans la rue, puis chez lui, puis plus rien, il s’était endormi au petit matin.

Il y eut un deuxième soir, plus tard, sans raison précise, un coup de blues. Puis la compagne, dive bouteille, revint le voir, puis elle s’installa chez lui deux soirs, trois soirs, une nuit entière, nuit après nuit, puis jour après jour, enfin, plus longuement, matin après matin. Il avait même perdu le réflexe d’allumer une cigarette dès son réveil. Dorénavant, il tâtonnait à la recherche de sa bouteille…

Ce soir là, pourtant, il en avait assez. Assez d’avoir cette tempête dans sa tête qui le faisait fuir la lumière du jour. Assez de ne pas pouvoir maîtriser ses pensées, ce qui jadis faisait sa fierté. Assez d’entendre ses collègues lui dire gentiment de rentrer à la maison et qu’ils se débrouilleraient sans lui… aussi bien, mieux, les entendait-il murmurer.

Assez.

Mais comment ? Il ouvrit les yeux et chercha à savoir où il se trouvait. Il s’était endormi sans savoir où. Devant lui, il aperçut le Café de la Clémence… Etait-ce là un signe du destin ? Il considéra qu’il méritait cela, la clémence. N’avait-il pas tant et tant de circonstances atténuantes ? Il erra dans les rues de la Vieille-Ville et descendit vers la cathédrale.

Perdu, comme illuminé par un brusque élan de rédemption, il s’agenouilla devant une des ses habituels compagnons de saoulerie, ce vieux Pierrot, qui le regardait avec des yeux ronds comme des billes. Et il se mit à prier. « Aide-moi, disait-il, car seul je ne peux rien. Aide-moi, car je veux retrouver la lumière. »

Terrassé par cette ferveur mystique ressurgissant d’un passé bien lointain, il ne pria pas longtemps. Quelques phrases à peine. Molesté, Pierre l’errant se leva, tira une bouteille de sa besace, et la posa devant Mario le flic. « Tiens, marmonna-t-il, ainsi tu ne seras pas seul demain, à ton réveil. Joyeux Noël ! »



Neuf heures du matin, la lumière passa derrière la cathédrale et vint frapper le visage de Mario le flic, encore assoupi. Au moins avait-il gagné une bonne nuit de sommeil ! Comme d’habitude, sa main fouilla l’espace autour de lui pour trouver sa compagne. Ses doigts ne tardèrent pas à buter sur le flacon déposé là par Pierrot l’errant. Goulûment, il le porta à sa bouche et vida une longue rasade. Ah ! Jamais cela ne lui avait paru aussi bon, c’était là le miracle de Noël : il était en pleine forme et réconcilié avec la boisson !

Un jeune enfant passa à ses côtés, en trombe, dérapa sur le pavé humide et malheureusement, tomba en heurtant le bord du trottoir. Une passante se précipita vers le bambin qui pleurait amèrement en observant son genou tout écorché. « Il faut nettoyer cette plaie, s’exclama-t-elle. J’aurais besoin d’un peu d’eau. »

Se tournant vers Mario, elle l’interpella par ces mots : « Monsieur, pourriez-vous nous prêter votre bouteille d’eau, s’il vous plaît ? Ce petit s’est blessé ! »

Mario s’approcha et, incrédule, lui céda le flacon de précieux élixir…

Joyeux Noël, Mario, joyeux Noël, Pierrot. Joyeux Noël à tous…

Don Angel
24 décembre 2004

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