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10/10/2005

Le prix de la critique

Chers amis,

j’exerce le plus beau métier du monde : je suis tueur en série.

Comment ? Vous en doutez ?

Oh, vous n’êtes pas les premiers à me regarder ainsi, incrédules. Laissez-moi donc vous expliquer mon labeur quotidien et vous me comprendrez mieux, j’en suis sûr et certain.

Plus qu’un métier, c’est plutôt une vocation en fait, un peu comme l’écriture par exemple. D’ailleurs, je mène les deux activités de front car elles sont tout à fait complémentaires. Vous en doutez aussi, arguant peut-être que l’écrivain ne peut passer à l’acte ou que l’assassin manquera de la poésie nécessaire ? Là encore, ne jugez point trop tôt. Mais j’en conviens, quelques mots d’éclaircissement ne nuiront pas à mon propos.

Alors que l’amour de l’écriture me vint dès le plus jeune âge – je me souviens encore des heures joyeuses que me procuraient les rédactions dès les premières années du collège, moi qui fus et reste encore un scientifique, voire un matheux – ce n’est que bien plus tard que je me lançai à corps perdu dans cette deuxième passion, l’assassinat, ou plus précisément, le meurtre en série. Je pense au demeurant que je n’aurais pu poursuivre longtemps dans ce passe-temps sans un esprit mathématique aiguisé. En effet si l’écriture, et en particulier l’écriture poétique, permet quelque licence avec les règles syntaxiques, parfois même grammaticales, l’art du crime demande une rigueur de tous les instants. Plus que d’art, je devrais parler de mode de vie.

Cette exigence permanente, tous sens aux aguets, explique sans doute pourquoi les criminels ordinaires, ceux qui agissent sur un coup de folie ou en proie à la colère, ou ceux qui, de pire engeance, sont poussés par la soif de pouvoir ou de bas intérêts pécuniaires, des criminels de basse caste donc, sont généralement découverts très rapidement, en quelques jours, quelques mois au plus.

Ce qui ne signifie malheureusement pas qu’ils seront pris aussi vite.

Certains en fait, offrent leurs noms d’emblée aux autorités, bien souvent par l’intermédiaire des médias, et n’hésitent pas à revendiquer leurs crimes, sous prétexte qu’ils répondent à des motifs politiques – alors que leurs adversaires les désignent du terme générique et galvaudé de terroristes.

En ce qui me concerne, rien de tout cela. Je ne suis ici ni pour détrousser mes victimes et m’enrichir en ce faisant, ni pour exprimer quelque revendication régionale ou idéologique, ni pour gravir les marches du pouvoir.

Quoi que sur ce dernier aspect…

Il me faille bien reconnaître qu’exceller dans mon violon d’Ingres m’a permis de gagner du galon dans mon activité professionnelle officielle, celle d’écrivain. Oui, écrivain.

Ah, je ne vous l’avais pas dit ? Mais c’est que vous ne croyiez pas cela possible, vous vous rappelez ? Alors… Je n’osais pas vous troubler plus encore !

Mais nous nous égarons, avec toutes ces interruptions…

J’ai, pour ainsi dire, attaqué les deux activités en parallèle. Il y a une vingtaine d’années, alors que je travaillais à mon premier roman, j’étais en repérage dans la Vieille Ville de Genève, du côté du Bourg-de-Four. Il s’agissait d’une histoire sentimentale, dont je reconnais moi-même le peu de valeur à présent mais son attrait consistait dans le crime passionnel qui devait coûter sa vie à l’héroïne. Je voulais le décrire le plus précisément possible et j’avais décidé de me rendre sur les lieux afin de noter force détails architecturaux, noms de rues, d’établissements caractéristiques, etc. C’est ainsi que je repérais pêle-mêle le Café de la Clémence et le Tribunal, l’église orthodoxe russe, la rue Chausse-Coqs dont le nom curieux m’attira tout de suite, la Cathédrale Saint-Jean, entre autres. Ce travail me fut utile à plus d’un égard puisque quelques années plus tard je pus, proposer à partir de cette recherche un guide de Genève qui fut publié par un éditeur de la place spécialisé dans les « beaux livres », avec l’aide précieuse et les planches sublimes d’un grand ami photographe. Ah, l’Arsène ! Quel œil, quelle pâte !

Tout à mon travail de fourmi, je me rendis bientôt compte que mon imagination me faisait défaut. Était-ce la raison pour laquelle je compris soudain que je ne serais jamais qu’un piètre écrivain et que mon champ d’action se limiterait à la description de la réalité, sans talent pour la fiction ?

Mazette, c’était là une révélation à la fois subite et dévastatrice !

Je m’assis pendant de longues minutes à la terrasse inoccupée du Café du Consulat, à la recherche de quelque soutien, d’un souffle nouveau ou trop simplement trop abattu pour poursuivre…

J’allais déchirer mes notes, abandonner-là mon héroïne et son funeste destin, lorsque j’entendis un bruit de pas. C’était un son aisément identifiable : la combinaison de l’attaque d’un talon haut sur le sol, suivie du léger raclement de l’extrémité du talon du pied opposé sur l’arrondi du pavé. Une passante, probablement sortie de la Clémence, descendait la rue devant moi. Je levai le regard : elle ressemblait à s’y méprendre au portrait que j’avais décrit quelques jours plus tôt. Plus précisément, j’avais en la voyant changé instantanément l’image mentale que je m’étais faite de mon personnage. Comme avec ces logiciels modernes qui permettent de modifier sans effort un visage ou une silhouette, Julie – c’était le nom que j’avais prévu de donner à l’héroïne de ce premier roman – Julie apparut devant moi dans son nouveau corps et avec son nouveau visage.

Je ramassai à la hâte les notes que j’avais rageusement dispersées sur le sol à mes pieds et entrepris de suivre Julie.

Ah, je vous vois venir, tous autant que vous êtes !

Il y a un instant encore, l’incrédulité prévalait parmi vous. Et maintenant, pirouette caractéristique des foules promptes à suivre les manipulateurs, voilà que vos regards se ferment, que vos opinions sont arrêtées et que vous êtes prêts à jurer, comme un seul homme, que j’ai froidement éliminé cette pauvre Julie. Je suis persuadé que si l’un des enquêteurs que j’ai eu le privilège de côtoyer pendant mes années de carrière venait à passer parmi vous et à conduire quelques interrogatoires au hasard, il se trouverait parmi vous certains capables de décrire avec minutie et détails les circonstances de ce drame affreux.

Vous avez déjà la larme à l’œil…

Pauvre foule apeurée, en mal de sensations fortes et d’une parcelle de célébrité ou simplement d’attention, me croyez-vous donc si vil et pire, si stupide ? Qu’allez-vous donc croire ?

Les choses ne se sont pas du tout passées ainsi. Laissez-moi plutôt vous les conter à ma manière.

Je suivis donc Julie, au demeurant une bien belle femme, tant pis pour ceux qui me voyaient déjà en agresseur sexuel compulsif puisque je l’épargnai, et cette filature – osons le mot – me conduisit près de l’Université. J’appris durant les jours suivants que Julie se nommait en fait Irène et qu’elle travaillait dans la Vieille Ville, chez un numismate de la rue Jean-Calvin, et qu’elle logeait dans un immeuble de cinq étages, construit à l’ancienne dans la rue Saint-Ours, tout près du Théâtre de la Comédie.

Malheureusement, cette routine bien établie d’employée modèle dans une boutique aux activités somme toute dénuées de passion se doublait d’une vie nocturne bien plus développée. Ainsi, Irène sortait beaucoup, recevait tout autant et ses horaires ne semblaient suivre aucun modèle autre celui imposé par des impulsions de fête trop spontanées à mon goût et une volonté de pimenter sa vie placide de soirées endiablées, toutes vouées aux amis, à la danse et à la musique.

En un mot, Mamzelle Irène me déroutait.

Je le répète, mathématicien je suis né, mathématicien je resterai. Même si la théorie des chaos et l’analyse quantique ne me sont pas étrangères, je suis malgré tout de la vieille école, un rationaliste, un aristotélicien, plutôt qu’un adepte d’Ilya Prigogine ou un amoureux du chat d’Erwin Schrödinger.

Je dus donc me résoudre à abandonner la piste d’Irène : l’entreprise s’avérait trop risquée…

Risquée mais pas inutile.

Grâce à Irène, à ses dépens à vrai dire, je fis connaissance de Léa, qui habitait le même immeuble, deux étages plus haut. Léa correspondait beaucoup mieux au modèle que je recherchais. Originaire de Grenoble, elle avait obtenu à force de travail et d’opiniâtreté une bourse – et une place d’étude – à l’Université de Genève.

Plus précisément, Léa étudiait la pharmacie à la Faculté des Sciences. Mieux encore elle était, au moment de ma découverte, en première année de pharmacie, l’année la plus exigeante. Je ne pouvais imaginer meilleur sujet. Assidue, passant des heures dans sa chambre à sa table d’étude, suivant ses cours avec la régularité d’un métronome pardon, d’un chronographe suisse, elle ne semblait pas avoir d’amis et pour sûr n’avait aucune activité extra-curriculaire : une perle.

Je frappai le soir même de son retour des vacances de printemps. Ainsi, sa famille grenobloise ne s’inquièterait qu’après plusieurs jours de silence et, l’anonymat de l’université faisant son œuvre, nul ne se soucierait de son absence en cours… Il y a tant de défections pendant les premiers trimestres de pharmacie !

Certes, l’affaire ne fut pas aussi simple. Un moment, je crus même ne pas être à la hauteur. Pourtant, il en allait de mon œuvre littéraire. C’est cet aspect qui me donna la force de poursuivre. Oh, le scénario prévu n’avait rien d’original : une banale chute d’escabeau, suivie d’une asphyxie due à une fuite de gaz. Je l’assommai à son arrivée rue Saint-Ours, où je la guettais à la sortie de l’ascenseur, puis la conduisis jusque dans la cuisinette de son studio. J’avais tout prévu : une ampoule grillée qu’elle était supposée tenter de remplacer au moment de sa chute, deux ampoules de rechange de soixante watts, une poêle et deux œufs qu’elle renverserait en tombant, éteignant ainsi le gaz et provoquant la fuite fatale, tout était prêt !

Il est fou pourtant de constater combien il est difficile de faire griller une ampoule tout exprès : elles semblent s’accrocher à la vie autant que les humains !

Malgré quelques à-peu-près, tout se passa au mieux. Dans ma panique, et fidèle à mes réflexes, je manquai de peu de couper le gaz avant de quitter les lieux mais je revins rapidement sur mes pas pour corriger mon erreur. Armé d’un mouchoir humide, je m’éclipsai sans demander mon reste…

Un premier crime, c’est un peu comme un premier amour. On en garde pour toujours un souvenir ému, même si l’on doit se rendre à l’évidence que ce n’était là qu’une ébauche mal dégrossie, peu inspirée, approximative, uniquement sublimée par les années qui passent et la nostalgie d’une jeunesse qui nous a fui pour toujours.

Je me souviendrai encore longtemps de ces premiers émois, de cette attente fébrile dans l’obscur escalier de la rue Saint-Ours.

Par chance, ce ne fut là qu’un début et la vie m’apporta bien d’autres plaisirs, bien d’autres émotions.

Je me souviens en particulier de mes vacances en Valais.

Ce fut là mon quatrième ou mon cinquième coup, après Léa et son escabeau. D’abord, il y avait eu Juan, un pizzaïolo colombien qui vivait du côté de la rue de Lyon, que j’avais étouffé dans son sommeil, sombre histoire, il se débattit avec une telle violence que j’en tremble encore. Puis il y eut Christophe, encore un français, qui tenait le club-house d’un club de tennis assez réputé de la place et dont le décès me valut mes premières lignes dans la presse, puisque les précédents avaient été classés comme morts accidentelles ou naturelles, alors que j’avais enfermé Christophe dans un congélateur après l’avoir étourdi puis ligoté. Il y eut également Dominique, un musicien genevois de talent, spécialisé dans les architectures sonores et les mandalas musicaux, tout un programme. Alors que ses amis le pensaient en voyage en Inde, il croupissait bardé de coups de couteau dans une cave abandonnée de Carouge. Le meurtre fut découvert quatre mois plus tard et injustement attribué à des squatters.

En Valais, j’avais décidé de prendre quelques notes pour une chronique à la fois poétique et gastronomique, une de mes spécialités. J’avais déjà de bonnes bases de cuisine lémanique et savoyarde et voulais découvrir les spécialités valaisannes.

Durant mon séjour, je rencontrai un sujet tout à fait acceptable, Pierrot l’errant, dont j’avais fait la connaissance quelques mois plus tôt, sur Internet.

J’avais nommé mon sujet ainsi car j’avais appris au fil de nos bavardages qu’il était passionné de voyages et que, même lorsqu’il restait chez lui, son esprit n’en musardait pas moins, combinaison prolifique d’imagination et de nouvelles technologies : il était l’animateur phare d’un journal électronique sur le Web, un blog donc.

C’était là que résidait la difficulté. Je m’étais fait une spécialité des victimes découvertes tardivement. Cela me donnait d’une part le temps nécessaire pour effacer tout lien qui aurait pu être établi entre la victime et moi-même et, d’autre part, cela rendait assez plausible la sortie d’éléments d’information dans mes bouquins, le temps ayant permis aux indices de filtrer puis de circuler.

Comment ajouter à son tableau de chasse un être, disons, public, voire un notable ? Car en effet, Pierrot l’errant était quasiment devenu un notable depuis qu’il s’était permis, avec talent et d’une plume acérée, d’égratigner les choix artistiques d’une famille locale à la tête d’une fondation de portée mondiale installée au pied du Saint-Bernard.

Les valaisans adorent les polémiques, les diatribes talentueuses et les palabres contradictoires sans fin : cela leur donne l’opportunité de disserter autour d’un coup de blanc.

Le Blog de Pierrot était lu depuis cet acte de bravoure de Martigny jusqu’à New York, en passant par Berne et autres lieux encore plus obscurs, et faisait référence…

La tâche semblait dès lors très délicate.

Oh, l’acte en soi était tout à fait simple. J’avais prévu une mort par noyade dans un étang proche du domicile de la victime, qui conviendrait tout à fait à mon dessein. L’homme, grand mais assez peu athlétique, pourrait être maîtrisé sans difficulté. Restait la retraite, l’esquive, le discret retour vers la vie normale, vers la vie d’écrivain taciturne et casanier que je m’étais choisie.

Je fus bien servi par le hasard, une fois de plus, ou plus précisément par Pierrot lui-même, en réalité. Durant plusieurs semaines, il décrivit avec force détail un prochain trek qu’il planifiait de longue date. Volubile, il ne ménageait aucun effort pour alimenter sa chronique quotidienne d’éléments d’information qui me permirent non seulement de choisir la date précise à laquelle agir mais aussi d’entrer en contact avec lui, de susciter son amitié, et même de le conduire à m’inviter spontanément à son domicile deux jours à peine avant la date prévue pour son départ !

Ah, Internet s’avère vraiment un outil fondamental du travail de l’écrivain et du meurtrier modernes ! Réseau de rencontre, source d’inspiration et d’information, instrument de dialogue avec ses pairs, ses lecteurs, ses victimes, la versatilité du net en fait l’outil de communication criminelle par excellence !

Mais revenons à Pierrot l’errant…

Le rencontrer tôt fut mon salut. En effet, au cours de la délicieuse soirée que nous passâmes ensemble, Pierre, c’était son vrai prénom, me fit visiter son installation informatique avec fierté et m’expliqua comment il travaillait. Il préparait ses chroniques à l’avance et, avec divers outils logiciels, il pouvait publier ses notes alors même qu’il ne se trouvait pas devant son ordinateur. Ainsi, me commenta-t-il, avait-il pris l’habitude de « vivre » avec quarante-huit heures d’avance. Il écrirait demain quelques notes à propos de sa journée d’aujourd’hui, notamment notre belle rencontre, et le tout serait publié après-demain, et ainsi de suite.

Quelle naïveté ! Mon nom serait diffusé auprès du sien dans les heures à venir ! Voilà qui m’apprenait à avoir dérogé à la règle d’or que je m’étais juré de ne jamais transgresser : pas de contact direct avec les victimes !
Fut-ce l’alcool, que mon amphitryon avait offert sans retenue ? Ou le sentiment d’invulnérabilité que j’avais acquis au cours des expériences passées et qui se doublait en ces lieux de villégiature de la conviction de jouir en quelque sorte d’une immunité extraterritoriale ?

En fait, avouons-le, ce furent l’arrogance et l’orgueil.


Bref, je décidai d’agir malgré les dangers de l'entreprise.

En deux jours, il me fallut non seulement me débarrasser du sujet selon le plan établi mais encore me substituer à son personnage public, le temps d’une nuit, afin de m’assurer que je n’apparaissais nulle part dans ses écrits, ses archives, ses notes prêtes à publier.

Heureusement, l’homme était méticuleux et peu méfiant. Il avait inscrit tous les mots de passe qu’il utilisait pour protéger ses accès informatiques sur un carnet bien en apparence sur sa table de travail !

En fin de compte, pris à mon tour de la frénésie qui caractérise parfois les adeptes des journaux en lignes et des mondes et identités virtuels, je réussis carrément à faire vivre Pierrot l’errant sur Internet vingt-quatre heures de plus que Pierre dans le monde des vivants !

Ce fut là de nouveau une grossière erreur !

Car elle attira l’attention. Comment cet homme, qui avait péri par noyade, en apparence accidentelle, un mardi en fin d’après-midi, avait-il pu répondre à des messages qui avaient été postés durant la nuit du mardi au mercredi ?

Les pandores valaisans tergiversent encore aujourd'hui, douze ans plus tard ! Pour ma part, je tremble encore à l’idée que cette trace, toute virtuelle qu’elle puisse être, permette de remonter un jour jusqu’à moi.

Quel gâchis ce serait ! Un si beau parcours !

En effet, malgré mes inquiétudes, largement estompées au demeurant par la distance et le temps qui a passé, je ne m'arrêtai pas à ces petits jeux faciles.

Car après avoir pendant quelques années fait suivre mes petits meurtres par leur récit détaillé dans mes ouvrages, je décidai un jour d’anticiper la réalité.

Moi qui quelques années plus tôt ne pensais pas jouir de l’imagination nécessaire à une bonne carrière littéraire, je me rendis compte au fil des années que j’excellais dans la préparation minutieuse des scènes de mes propres crimes. Pris au jeu, il me vint à l’idée de publier un roman dans lequel je décrivais avec précision un assassinat assez morbide et de ne passer à l’acte que quelques semaines après la publication.

C’est ce qui me permit de tisser des liens étroits avec la police. Une nouvelle phase de mon existence débuta alors.

Intriguée, puis déroutée, mais prenant les choses avec le plus grand sérieux, la police fut bientôt persuadée, faute d’éléments contredisant cette hypothèse, d’avoir affaire à un admirateur fou qui s’inspirait de mes œuvres pour préparer ses méfaits.

J’étais ainsi devenu le centre de l’attention policière, ce qui n’était pas pour me déplaire. Un auteur de romans noirs ne cherche-t-il pas à séduire tout d’abord les professionnels de la branche ? N’est-ce pas là l’objectif ultime, en fait ? J’acceptai donc avec empressement de collaborer avec les enquêteurs et me mis à l’entière disposition des autorités enfin, presque…

Un jeu s’instaura alors, dont je détenais seul tous les atouts, puisque en effet moi seul étais en mesure d’en comprendre la véritable nature. Des policiers me suivaient nuit et jour, afin de déterminer si l’assassin présumé faisait de même. Sans succès, et pour cause ! Mon domicile fut placé sous surveillance, mes notes et manuscrits épluchés. Je dus de ce fait annuler certaines opérations que j’avais prévues car leur mise en œuvre était devenue trop complexe, trop risquée, une fois dévoilé leur délicat scénario.

Bientôt, inexorable destin des secrets, certaines informations filtrèrent.

Emoustillée, la presse commença à parler de moi et mes ventes augmentèrent !

La notoriété rendait mon activité plus difficile mais plus attrayante à la fois. Je chérissais le flot d’adrénaline qui m’envahissait toujours plus fort lorsque je croyais avoir été découvert ou lorsque je devais semer le policier chargé de ma surveillance tout en veillant – un comble ! – à lui faire croire qu’il n’avait jamais réellement perdu le contact, de telle sorte qu’il ne puisse soupçonner quoi que ce fût.

Par chance, ou plutôt par calcul, j’avais strictement limité le nombre des interventions « criminelles », c'est-à-dire celles qui débouchaient sur une enquête du même type. Il ne s’agissait pas d’instaurer un climat de psychose, que l’on découvrit que le tueur en série existait vraiment et de laisser l’affaire éclater sans contrôle au grand jour, cinq colonnes à la une du Temps, de la Tribune de Genève ou, plus probablement, du Matin.

Je m’appliquais au fil des années à espacer les affaires de nature criminelle, tout en continuant mon hobby centré sur les décès naturels.

Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est parce que j’ai décidé de mettre fin à ce métier, ce hobby devrais-je dire, puisqu’il ne m’a apporté de salaire que le seul plaisir du travail bien fait, mais qui, à la longue, s’est avéré un peu trop exigeant, tant par la minutie qu’il demandait que par le temps que je devais y consacrer. Un passe-temps, même passionnant, doit rester un plaisir, il ne peut se transformer en pensum.

Une pause… Je lis soudain la stupeur dans vos regards.

Ah, humain, comme tu es prévisible ! Cela m’a bien facilité la tâche, au cours de ces vingt années passées dans les rues de Genève, sur les sentiers valaisans, les pâturages jurassiens ou les berges du Léman transies de froid à la fin de l’automne, ma période d’action de prédilection.

Une confession publique ? C’est ce à quoi vous vous attendez maintenant ? Je le vois dans vos grands yeux ronds, tout écarquillés !

Mais non, bien sûr, ne soyez pas aussi stupides. Vous connaissez fort bien la raison de cette assemblée, ce soir, dans cette grande librairie genevoise.

Eh bien oui, la consécration est enfin venue avec mon dernier ouvrage, « Le Chancelier frissonne », et c’est pour célébrer la remise du Prix de la Critique que j’ai eu le plaisir de préparer ce discours.

Ces discours, devrais-je dire.

Car taquin, je me suis fait un petit plaisir secret avant de vous rejoindre ce soir. Oui, j’ai écrit non pas un mais deux discours. Celui-ci, que je garderai bien au chaud dans la poche intérieure de ma veste et dont vous ne soupçonnerez même pas l’existence, et le discours officiel, qui ne manquera pas d’humour certes, que vous apprécierez sans doute – je ne voudrais pas vous décevoir –, mais qui, à mes yeux, et à mes yeux seulement hélas, manquera toutefois d’un peu de piquant.

Car comment vous expliquer ce fossé qui nous sépare. Frontière invisible, et ici indicible, entre l’artiste et son public ?

C’est tout à fait impossible, je le sais bien. D’autant plus que la « confession » que j’avais rédigée avant de descendre en ville n’était pas tout à fait sincère.

Gourmand, j’ai déjà repéré mon prochain sujet.

Et si c’était vous ?

Don Angel
Janvier 2005

Commentaires

Passionnant, mais est ce du fantasme ou parles tu vraiment de faits reels? Car apres tout comme tu dis tu es ecrivain...
Donc je ne sais pas je demande : )
merci de me repondre.

Écrit par : anya | 30/10/2005

Fiction, fiction !

Écrit par : kronik | 30/10/2005

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