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10/10/2005

Mi Buenos Aires Querido

Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis leur retour mouvementé en Argentine et Laura Ana profitait de la douceur de l’été austral confortablement allongée sur une chaise longue au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires, au bord du Rio de la Plata, lorsque son téléphone cellulaire grésilla. Elle attrapa le combiné et décrocha dans le même geste.

- Allo ?

- Ils sont de retour au pays.

L’appel qu’elle attendait et redoutait tout à la fois.

Andrés n’eut même pas à lui expliquer de qui il s’agissait. Les anges de la mort[i]. Le nœud qui lui tenait les tripes depuis qu’elle avait retrouvé Alicia, sa mère, et pris conscience des dangers qui menaçaient leurs existences, venait de se resserrer d’un coup. Elle ressentit une brusque douleur qui l’obligea pratiquement à se plier en deux, tandis qu’une langue acide lui triturait l’estomac.

La peur. Celle-là même qui avait poussé sa mère à la tenir à l’écart de sa vie pendant près de vingt-cinq ans, afin de la protéger.

- Depuis quand ?

- Une semaine. On les a vu vendredi à Ezeiza[ii] mais la nouvelle ne nous est parvenue que ce matin.

- Merde, c’est long. Des nouvelles de maman ?

- Non, justement. C’est pour ça que je t’appelais. J’ai parlé à Jorge. Elle a peut-être déjà reçu l’info. Elle a dû passer en plan 4.

- Elle m’aurait appelée.

- Pas sûr, elle ne t'a pas toujours tout dit, non ? On va vérifier de toute façon. Il vaut mieux que tu rentres à la capitale. Plan 4, OK ?

- T'es pas marrant. OK, j' arrive.

Elle faisait déjà son sac et malgré elle, commençait à regarder nerveusement les autres touristes autour de la piscine. La traque avait à nouveau commencé. Et elle faisait partie du gibier.

Elle n' aimait pas du tout ce qu'elle pressentait. Où pouvait bien être Alicia ?

... 

- Mais arrête donc de tourner en rond comme ça. Rien n’est encore sûr. Tu connais ta mère.

Andrés essayait de calmer Laura, sans vraiment de succès. Ils n’avaient toujours pas de nouvelles d’Alicia ce qui rendait Laura de plus en plus nerveuse.

- Laura, écoute-moi. D’accord, les anges de la mort sont revenus, mais il y a moins d’une semaine et rien n’indique qu’ils sont encore à notre recherche. Après leur dernière sortie, ils sont pratiquement grillés.

- Je sais mais c’est tout un symbole. Et je n’aime pas ça. Ils me terrorisent. Et il nous a fallu pratiquement une semaine entière pour apprendre qu’ils étaient rentrés. Le réseau n’est pas sans failles.

Les anges de la mort. Juan Antonio Guttierez et Claudia Luschini. Deux tueurs travaillant en couple, pour le compte d’un ancien tortionnaire des années noires de la dictature argentine, Mariano Torres Bisbal, maintenant entre les mains de la justice et dont le sort dépendait du procès prévu dans quatre semaines et du témoignage déterminant d’Alicia, unique témoin de ses exactions encore vivant.

Les autres avaient été abattus, ou étaient morts dans des accidents peu probables, ce qui revenait au même, ou avaient simplement disparu sans laisser d’adresse. Nul ne savait vraiment quel avait été leur sort. Alicia et Laura leur avaient jusqu’ici miraculeusement échappé, grâce à leur sang-froid et à l’appui d’Andrés.

- Es-tu sûr qu’elle est au courant ? Se souvient-elle du Plan 4 ?

Ils avaient mis au point un code de conduite, numéroté de 1 à 6. Plan 1 : rien à signaler. Plan 2 : vigilance renforcée mais sans autres précautions particulières, la vie devait suivre son cours. Plan 3 : limitation des communications, des déplacements, contrôle des domiciles par des amis du réseau. Plan 4 : dans un premier temps, Alicia et Laura devaient être regroupées dans un lieu secret et sûr avant l’éventuel au niveau suivant. Plan 5 : mise au vert. Plus de contact avec le monde extérieur. Plan 6 : fuite vers l’étranger.

Andrés allait répondre à Laura que le réseau avait été mis en branle pour informer Alicia et qu’elle n’allait pas tarder à se signaler lorsque son téléphone cellulaire sonna. Il décrocha et un large sourire éclaira aussitôt son visage, pour s’effacer presque instantanément.

- OK. OK. De acuerdo. Chao.

- Que se passe-t-il ? L’anxiété n’avait pas quitté le visage de Laura.

- C’était Alicia. Tout va bien pour elle. Elle vient d’arriver à Quilmes. Elle a voulu nous rejoindre mais elle a remarqué que l’appartement est surveillé. Nous devons partir au plus vite. Elle nous attendra à la Viruta.

Il ferait nuit dans deux heures. Ils décidèrent d’attendre. L’obscurité serait probablement leur meilleure alliée.

Puisque le réseau n’avait pas réussi à les protéger.

De toute évidence, Bisbal n’avait pas dit son dernier mot.

... 


- Tu ne trouves pas un peu dangereux de nous retrouver à la Viruta ? S’ils nous suivent, on les conduira tout droit vers Alicia.


- Le samedi soir, la Viruta est probablement l’endroit le plus sûr pour nous. D’abord, il y a énormément de monde qui va danser le tango là-bas et en plus, la grande majorité des danseurs sont de notre côté. Tu le sais et Bisbal le sait aussi. Il n’osera pas envoyer ses sbires là-bas.


- Peut-être. De toute façon, dans notre situation… Le Plan 4 a échoué, n’est-ce pas ? Nous devions nous regrouper dans un endroit secret et apparemment, ils savaient où nous attendre.


- À moins qu’ils ne nous aient suivis. C’est possible. Il va falloir être de plus en plus vigilants.


- Et s’il y avait eu une fuite ?


- Un traître ?


- …


- Je n’y crois pas. Mais je pense qu’il va falloir faire gaffe à nos téléphones mobiles. Je vais demander à Jorge de nous trouver de nouvelles cartes à prépaiement non identifiables.


- Bien sûr, saloperie de téléphone. Bisbal a dû nous placer sur écoute. Il a encore énormément d’amis dans la police. Hijo de puta.


La nuit vint enfin. Ils n’avaient pas allumé la lumière, laissant l’appartement dans un noir presque total. L’obscurité les poussait à chuchoter pour se parler.


- Écoute, je vais tenter un truc classique mais qui marche presque à tous les coups. Tiens-toi prête à partir.


Voyant l’écran du téléphone d’Andrés s’illuminer, elle murmura à son tour, d’un ton de reproche.


- On avait dit pas de téléphone !


- Cette fois, ça fait partie du plan. Allo, le Commissariat de Quilmes ? Écoutez, c’est affligeant, il y a une voiture de dealers qui fait du racolage pratiquement devant notre porte depuis la tombée de la nuit. Ce quartier devient impossible. Vous n’envoyez donc jamais de patrouille par ici ? Comment ? Diagonal et Bolivar, juste après le restaurant. Une Ford noire. Ah, c’est vraiment gentil. Merci Monsieur l’agent.


Quinze minutes plus tard, une voiture de police se plantait au beau milieu de la chaussée à la hauteur de la voiture postée en planque. Au même instant, Andrés et Laura, qui avaient attendu patiemment cet instant dans le hall d’entrée, quittaient tranquillement les lieux en remontant la rue dans le sens opposé au trafic.


- Le temps qu’ils se dépatouillent du contrôle, nous serons loin. Mais ne traînons pas quand même !

...

L’atmosphère des samedis soirs les attendait à La Viruta, une des milongas les plus courues de Buenos Aires. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle, vers une heure du matin, la foule des grands jours formait un cercle mouvant autour de la scène centrale : Juan et Gloria régalaient le public de leur art sublime en une démonstration toute en silences, pauses et chuchotements des corps.

Laura acquiesça : ils pouvaient difficilement espérer sanctuaire plus sûr, à moins que les hommes de Bisbal n’aient décidé d’affronter la foule et de risquer le lynchage qui leur était promis en cas d’incident. Le plus dur, ce serait de trouver où passer la nuit, après la milonga et l’éventuel after.

Ils cherchaient une table, un havre, un coin de chaise où s’asseoir et patienter en attendant Alicia tout en cachant leur fébrilité. Ils eurent de la chance. Au troisième rang des tables, ils aperçurent Roger et Monique, un couple d’amis, passionnés de tango argentin, dont ils avaient fait la connaissance lors de leur passage en Europe.

Après les embrassades, Roger ne fut pas dupe longtemps, lui qui avait connu tout son soûl de galère.

- Encore des soucis, Andrés ? C’est l’autre salopard qui vous cherche à nouveau des noises ? Le procès approche, n’est-ce pas ?

- Rien n’a changé, Roger. Rien n’a changé.

- Si vous êtes ici, c’est que vous n’avez plus de planque. Rien ne remplace la foule quand les lieux sûrs vous manquent. Vous avez une piaule pour la nuit ?

- Laisse tomber, Roger. C’est une affaire argentine.

- Justement, Andrés. Qui nous connaît ici ? Personne ! Et regarde-nous : on nous donnerait le bon dieu sans confession. Qui irait soupçonner qu’un couple de touristes qui se prennent pour des milongueros trame quelque chose de pas catholique ? Allez, ce soir vous dormez chez nous. Je crois que vous avez besoin de quelques heures au vert.

- C’est qu’on attend Alicia.

- Alicia ? Pas de problème. On se connaît bien. Je vais la pister du côté de l’entrée. Tiens, prête-moi tes clopes. Je ferai semblant d’en griller une devant la porte. Vous deux, vous rentrez avec Monique, et fissa.

- T’es un pote.

- Que veux-tu… À mon âge, on ne change pas, on empire.

...

Déjà trois heures du matin. Monique était partie depuis une bonne heure et demie avec Laura et Andrés se réfugier à La Casa del Gordo*, une villa transformée en gîte pour danseurs de tango de passage à Buenos Aires.

Roger espérait, sans se faire trop d’illusions, qu’ils avaient pu trouver le sommeil et qu’ils se reposaient un peu. S’ils étaient aussi inquiets que lui, pas de doute, l’insomnie les accompagnerait jusqu’à l’aube.

Trois heures et demie. Toujours pas d’Alicia.

Roger entra à nouveau. Pour donner le change, il invita une danseuse à partager une tanda**. Un observateur externe à la danse aurait pu être dupe, mais pas sa cavalière. Elle le remercia sans ménagement dès la fin du premier morceau. À l’évidence, Roger avait la tête ailleurs. Il ne consacrait ni son corps ni son âme à la musique, la danse, ou à la communion passagère de ce couple improvisé. Furieuse de n’avoir été que le prétexte à quelques pas sans présence, elle l’abandonna, retourna s’asseoir et le laissa planté au beau milieu de la piste.

Heureusement, il y avait encore beaucoup de monde et il put raisonnablement penser que l’incident était passé inaperçu. Dans le cas contraire, il était évident qu’il ne pourrait plus inviter quelque danseuse que ce soit à La Viruta pendant plusieurs mois.

Cruelle danse. Tango cruel.

Mais il ne fut pas trop touché. En vérité, il ne pouvait blâmer que lui-même, il avait effectivement la tête ailleurs.

Quatre heures. Il sortit de nouveau, son paquet de cigarettes à la main. Nerveux, il demanda du feu à un gars à l’entrée.

- Esperando la novia, no ?***

Il ne répondit pas. L’autre comprit que l’heure n’était pas à la conversation. Il haussa les épaules. Des paumés, il en avait vu défiler des dizaines. Le tango n’était-il pas tout d’abord la musique des cocus, des ivrognes, des loosers, des épaves de la vie ?

La fumée lui fit du bien. Quinze ans qu’il avait arrêté et pourtant l’envie était toujours là. Ne s’aventurait-il pas doublement ce soir dans une route sans retour ?

Il n’eut pas le temps de répondre à cette question. Il avait reconnu la silhouette de cette élégante qui descendait d’un taxi.

Alicia.

...

Elle était arrivée, enfin ! L’angoisse se lisait sur ses traits, fatigués.

Roger marcha à sa rencontre.

- Tu n’es pas vraiment venue pour danser, n’est-ce pas ?

Il lui avait parlé en français.

- Roger ! Quelle surprise ! Pourquoi cette question ?
- Drew et ta fille sont à l’abri avec Monique.

Elle le regardait avec étonnement.

- Je sais, je sais. Mais nous n’allions pas les laisser plantés là à attendre ton copain. Je ne dirai pas son nom : j’ai pensé qu’il serait mieux que nous fassions semblant de n’être que de vieux amis qui se retrouvent et que je t’amène boire un verre… disons ailleurs.

Elle pigea tout de suite. Elle s’exclama, afin que tous pussent l’entendre.

- Roger. Allons boire une coupe de champagne chez Tortoni !
- Vamos !

Elle héla le taxi qui venait de la déposer. À l’abri dans la voiture, elle fit les présentations.

- Jorge est plus qu’un chauffeur de taxi portègne, c’est mon cerbère. Il joue pour moi à Buenos Aires le rôle que jouait Andrés à Paris pour Laura.
- Où allons-nous ?
- Euh, peut-être nulle part. On dirait que ces trois voitures nous collent au train.

Roger montrait du doigt trois voitures qui venaient de déboîter au moment où ils quittaient la Viruta.

- On dirait que le comité d’accueil était déjà sur place.
- Je n’ai remarqué personne. Êtes-vous sûrs de ne pas avoir été suivis ? Cela étant, sur place ou pas. Faudrait penser à les semer.
- J’espère que tu connais bien la capitale, Jorge.
- Couchez-vous !

Un coup de feu retentit et la vitre passager avant droite vola en éclats. La voiture fit une brusque embardée. Jorge zigzaguait.

- Personne n’est blessé ?
- Quelques égratignures, à cause du verre je pense.

Le visage de Roger était couvert de sang.

- Fonce ! Jorge, fonce !

Alicia était paniquée à la vue de son ami blessé.

- Ils se rapprochent à nouveau !

...

- Tourne à gauche !

- Pourquoi ?

- Putain, ne pense pas, conduis !

Ils longeaient dorénavant Puerto Madero et ses restaurants, ses larges trottoirs et la foule des passants.

La chance leur sourit. Un voiturier bien inspiré déboîta juste derrière eux. Le conducteur de la première voiture de chasse vint s’encastrer dans le malheureux, sous l’œil médusé du client qui se lança dans une longue série de jurons indicibles dans ce récit.

Ils passèrent l’ancien office postal, siège du Ministère des communications, poursuivirent leur route folle vers le nord. L’extraordinaire dextérité de Jorge faisait des miracles. Ils maintenaient leurs poursuivants à distance. Mais ils ne les distançaient pas pour autant.

- La vieille !

Le hurlement vrilla les tempes de Roger. Alicia, les yeux rivés sur le trafic, avait poussé un cri au moment où une femme, à l’âge en fait indéfinissable, s’engageait sur la chaussée en poussant devant elle un chariot de supermarché rempli de vieux chiffons, de sacs divers, de bouteilles et de tout un bric-à-brac.

Jorge ne put éviter que la vieille. Le chariot explosa sur le pare-brise qui vola également en éclats.

Roger évita de se plaindre en sentant la brûlure de dizaines d’éclats de verre lui traverser de nouveau le torse, les bras et le visage. Il serrait les dents et se tournait sans cesse pour observer la progression des tueurs à leur poursuite.

Alicia, gisait en travers du siège arrière, mi-réfugiée, mi-prostrée.

À quelque chose malheur est bon. Après avoir rebondi sur le capot arrière de leur voiture, le chariot poursuivit sa route et s’empala sous le capot de leurs plus proches agresseurs. Le conducteur fut moins habile ou moins chanceux que Jorge. Les roues bloquées, il termina sa course contre le chariot d’un marchand ambulant installé sur le trottoir.

- Plus qu’une. À toi de te montrer le plus malin, Jorge !

- Accroche-toi !

... 

Les prouesses de Jorge permettaient certes de maintenir la dernière voiture des tueurs à quelques longueurs, mais malgré les efforts et les risques encourus, ils n’arrivaient pas à distancer leurs poursuivants.

Ils frôlaient les trottoirs, les rares voitures encore en vadrouille à cette heure tardive, les files en stationnement, les clients éméchés à la sortie des troquets, en d’autres termes, l’accident.

Une nouvelle embardée permit aux anges de la mort de se rapprocher d’eux. Dans l’éclair de lumière d’un réverbère, Jorge reconnut un des passagers.

- ¡Ali, Bisbal esta con ellos!*

- ¿Como, el hijo de puta esta en ese coche?**


Comme électrisée, Alicia sortit soudain de sa torpeur.

- J’ai une idée. Va vers le Riachuelo.

Jorge effectua un rocambolesque demi-tour en pleine Avenue du 9 Juillet, franchit le terre-plein central, laissa au passage le pare-choc arrière comme trophée, fit fumer les pneus fatigués et repartit de plus belle vers le sud.

En quelques secondes à peine, sous l’œil connaisseur d’un Roger cramponné à la portière.

- Tu leur as bien mis deux cents mètres dans la vue. T’es un champion !

Les rues se firent plus étroites, plus sombres. Les maisons plus basses, les trottoirs plus étroits. Bientôt il n’y eut plus de trottoirs. Les rues n’étaient qu’immondices diverses.

L’autre Buenos Aires. Celui de la misère. Des laissés-pour-compte après la crise monétaire. Des manifestations casseroles à la main sur la Place du 8 Mai.

Alicia referma son téléphone d’un coup sec. Ils sursautèrent.

- Ralentis, il ne faut plus les perdre. Cette fois, les chasseurs, c’est nous.

- T’es sûre de toi ?

Son sourire répondit pour elle.

...

Alicia avait pris les rênes de la course-poursuite. Elle guidait maintenant Jorge avec des instructions précises.

- Gauche. Droite. Au feu, tu fonces pendant cent mètres, il faut qu’ils pensent que nous fuyons.

- Dis donc, je crois savoir où tu nous amènes ! Ce n’est plus un voyage dans l’espace mais plutôt dans le temps, n’est-ce pas ?

Jorge vit la larme qui coulait sur la joue d’Alicia. Il comprit qu’il avait vu juste mais qu’il ravivait là des souvenirs encore trop lourds à supporter.

Dans ce seul quartier de Buenos Aires, plus de trois cents personnes avaient disparu pendant la dictature et la plupart d’entre elles avaient eu le malheur de passer entre les mains de Bisbal et de ses hommes.

Certaines, comme Alicia, avaient un jour retrouvé, hébétées, le monde des vivants. D’autres…

Elle pensait à ces dernières.

- Tourne à droite, on arrive.

- Je sais, Ali. Crois-tu que ce sera vraiment la fin du chemin ?

Roger observa les lieux. Une ruelle noire comme un poing fermé sur des années de colère. À peine plus large que la voiture. Il aperçut trois silhouettes dans l’ombre d’une porte. Plus loin trois autres.

- Il y a un comité d’accueil. Des amis à vous, j’espère ?

- De vrais potes.

Alors que la voiture de Bisbal s’engouffrait dans la ruelle derrière, après un dernier virage à droite très serré, un camion se glissa derrière elle et bloqua la rue. A l’autre bout de la rue, Jorge s’effaça pour laisser la place à un deuxième camion, qui plein phares et klaxon bloqué, se jetait déjà sur Bisbal et ses hommes.

Bloqué, l’ange de la mort pila dans un crissement de pneus, et tenta de fuir en marche arrière. Le conducteur du camion à l’entrée de la rue alluma aussi ses projecteurs, dévoilant la nasse.

Pris au piège.

Quelques coups de feu claquèrent mais Bisbal et ses hommes n’étaient pas équipés comme ils l’auraient souhaité.

De plus, les chauffeurs des camions s’étaient aussitôt mis à l’abri et il n’y avait pas de cible en vue.

Le silence retomba sur la ruelle.

Bisbal jura, s’adressant au chauffeur.

- ¡Saca nos de aqui! (Sors-nous d'ici!)

- Pero jefe, no hay manera de salir de... (Mais chef, il n'y a aucun moyen de...)

Il ne termina pas sa phrase. De rage, Bisbal l’avait abattu. Il voulut même le cribler de balles mais le cliquetis de son arme déchargée se fit l’écho de son impuissance.

Comme ceux qu’il avait torturés autrefois.

Une image lui traversa l’esprit. De celles qu’il chassait, quand sa mémoire se refusait à admettre le discours officiel. Un corps de femme, broyé par la torture. Des hommes ivres, riant à gorges déployées devant sa féminité déchirée.

Un choc.

Le pare-brise vola en éclats. Une batte de baseball vint fracasser la tête du chauffeur, affaissée sur le volant.

Gémissant, Bisbal regarda autour de lui. Ils étaient dix, vingt peut-être. Il croyait reconnaître ces visages. Ceux de ses cauchemars. Ou de ses rêves de puissance infinie ? Ils approchaient, le menaçaient.

Comment cela était-il possible ?

Ils commencèrent à frapper en cadence, méthodiquement, comme s’ils avaient toujours su que cet instant viendrait.

Les phares, les pare-chocs, les vitres. Peu à peu, la voiture se démantelait.

Ils allaient mourir. Près de lui, son dernier porte-flingue était pris d’un tremblement épileptique.

L’impensable se produit alors.

Bisbal sortit son téléphone cellulaire de sa poche et composa fébrilement un numéro de téléphone.

Cinq heures du matin. Une voix ensommeillée.

- Diga ? (Allo ?)

- Bisbal. Je suis prêt à plaider coupable mais il faut me sortir d’ici. Vite !

***

- Et si nous allions danser ?

Monique était heureuse d’avoir à nouveau son homme à ses côtés. Au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, la vie ronronnait enfin. Ils avaient profité du soleil et rentrait maintenant en ville après une belle journée d’amitié.

- Tu sais, après ma prestation de la Viruta, je ne crois pas que je pourrai danser à nouveau à Buenos Aires. Plaqué en pleine piste…

- T’inquiète Roger, j’ai aussi beaucoup d’amis dans les milongas.

Alicia n’exagérait pas. Dès leur entrée dans à La Viruta, elle fut assaillie de toutes parts. Roger et Monique s’installèrent à table avec Laura et Andrés. Du champagne leur fut servi aussitôt.

Soudain, le silence se fit dans la salle. Tous les danseurs avaient rejoint leurs tables ou se tenaient debout autour de la piste.

Traversant la piste lentement, Alicia vint se poster à trois mètres de Roger. D’un regard, elle l’invita à danser. Alors qu’il se levait, elle s’exclama :

- Amigas, sans cet homme, je ne serais plus ici pour danser !

Un tonnerre d’applaudissements traversa l’assistance. Lorsqu’il fut tout près d’elle, elle lui demanda.

- Quel morceau veux-tu danser ?

- Ah ! Sentimiento gaucho. Je suis sûr que cela aurait fait plaisir à un ami.

- J’en étais sûre !

En un viejo almacen del Paseo Colón...

FIN
 
Don Angel
Septembre 2005

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