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10/10/2005

Mi Buenos Aires Querido

Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis leur retour mouvementé en Argentine et Laura Ana profitait de la douceur de l’été austral confortablement allongée sur une chaise longue au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires, au bord du Rio de la Plata, lorsque son téléphone cellulaire grésilla. Elle attrapa le combiné et décrocha dans le même geste.

- Allo ?

- Ils sont de retour au pays.

L’appel qu’elle attendait et redoutait tout à la fois.

Andrés n’eut même pas à lui expliquer de qui il s’agissait. Les anges de la mort[i]. Le nœud qui lui tenait les tripes depuis qu’elle avait retrouvé Alicia, sa mère, et pris conscience des dangers qui menaçaient leurs existences, venait de se resserrer d’un coup. Elle ressentit une brusque douleur qui l’obligea pratiquement à se plier en deux, tandis qu’une langue acide lui triturait l’estomac.

La peur. Celle-là même qui avait poussé sa mère à la tenir à l’écart de sa vie pendant près de vingt-cinq ans, afin de la protéger.

- Depuis quand ?

- Une semaine. On les a vu vendredi à Ezeiza[ii] mais la nouvelle ne nous est parvenue que ce matin.

- Merde, c’est long. Des nouvelles de maman ?

- Non, justement. C’est pour ça que je t’appelais. J’ai parlé à Jorge. Elle a peut-être déjà reçu l’info. Elle a dû passer en plan 4.

- Elle m’aurait appelée.

- Pas sûr, elle ne t'a pas toujours tout dit, non ? On va vérifier de toute façon. Il vaut mieux que tu rentres à la capitale. Plan 4, OK ?

- T'es pas marrant. OK, j' arrive.

Elle faisait déjà son sac et malgré elle, commençait à regarder nerveusement les autres touristes autour de la piscine. La traque avait à nouveau commencé. Et elle faisait partie du gibier.

Elle n' aimait pas du tout ce qu'elle pressentait. Où pouvait bien être Alicia ?

... 

- Mais arrête donc de tourner en rond comme ça. Rien n’est encore sûr. Tu connais ta mère.

Andrés essayait de calmer Laura, sans vraiment de succès. Ils n’avaient toujours pas de nouvelles d’Alicia ce qui rendait Laura de plus en plus nerveuse.

- Laura, écoute-moi. D’accord, les anges de la mort sont revenus, mais il y a moins d’une semaine et rien n’indique qu’ils sont encore à notre recherche. Après leur dernière sortie, ils sont pratiquement grillés.

- Je sais mais c’est tout un symbole. Et je n’aime pas ça. Ils me terrorisent. Et il nous a fallu pratiquement une semaine entière pour apprendre qu’ils étaient rentrés. Le réseau n’est pas sans failles.

Les anges de la mort. Juan Antonio Guttierez et Claudia Luschini. Deux tueurs travaillant en couple, pour le compte d’un ancien tortionnaire des années noires de la dictature argentine, Mariano Torres Bisbal, maintenant entre les mains de la justice et dont le sort dépendait du procès prévu dans quatre semaines et du témoignage déterminant d’Alicia, unique témoin de ses exactions encore vivant.

Les autres avaient été abattus, ou étaient morts dans des accidents peu probables, ce qui revenait au même, ou avaient simplement disparu sans laisser d’adresse. Nul ne savait vraiment quel avait été leur sort. Alicia et Laura leur avaient jusqu’ici miraculeusement échappé, grâce à leur sang-froid et à l’appui d’Andrés.

- Es-tu sûr qu’elle est au courant ? Se souvient-elle du Plan 4 ?

Ils avaient mis au point un code de conduite, numéroté de 1 à 6. Plan 1 : rien à signaler. Plan 2 : vigilance renforcée mais sans autres précautions particulières, la vie devait suivre son cours. Plan 3 : limitation des communications, des déplacements, contrôle des domiciles par des amis du réseau. Plan 4 : dans un premier temps, Alicia et Laura devaient être regroupées dans un lieu secret et sûr avant l’éventuel au niveau suivant. Plan 5 : mise au vert. Plus de contact avec le monde extérieur. Plan 6 : fuite vers l’étranger.

Andrés allait répondre à Laura que le réseau avait été mis en branle pour informer Alicia et qu’elle n’allait pas tarder à se signaler lorsque son téléphone cellulaire sonna. Il décrocha et un large sourire éclaira aussitôt son visage, pour s’effacer presque instantanément.

- OK. OK. De acuerdo. Chao.

- Que se passe-t-il ? L’anxiété n’avait pas quitté le visage de Laura.

- C’était Alicia. Tout va bien pour elle. Elle vient d’arriver à Quilmes. Elle a voulu nous rejoindre mais elle a remarqué que l’appartement est surveillé. Nous devons partir au plus vite. Elle nous attendra à la Viruta.

Il ferait nuit dans deux heures. Ils décidèrent d’attendre. L’obscurité serait probablement leur meilleure alliée.

Puisque le réseau n’avait pas réussi à les protéger.

De toute évidence, Bisbal n’avait pas dit son dernier mot.

... 


- Tu ne trouves pas un peu dangereux de nous retrouver à la Viruta ? S’ils nous suivent, on les conduira tout droit vers Alicia.


- Le samedi soir, la Viruta est probablement l’endroit le plus sûr pour nous. D’abord, il y a énormément de monde qui va danser le tango là-bas et en plus, la grande majorité des danseurs sont de notre côté. Tu le sais et Bisbal le sait aussi. Il n’osera pas envoyer ses sbires là-bas.


- Peut-être. De toute façon, dans notre situation… Le Plan 4 a échoué, n’est-ce pas ? Nous devions nous regrouper dans un endroit secret et apparemment, ils savaient où nous attendre.


- À moins qu’ils ne nous aient suivis. C’est possible. Il va falloir être de plus en plus vigilants.


- Et s’il y avait eu une fuite ?


- Un traître ?


- …


- Je n’y crois pas. Mais je pense qu’il va falloir faire gaffe à nos téléphones mobiles. Je vais demander à Jorge de nous trouver de nouvelles cartes à prépaiement non identifiables.


- Bien sûr, saloperie de téléphone. Bisbal a dû nous placer sur écoute. Il a encore énormément d’amis dans la police. Hijo de puta.


La nuit vint enfin. Ils n’avaient pas allumé la lumière, laissant l’appartement dans un noir presque total. L’obscurité les poussait à chuchoter pour se parler.


- Écoute, je vais tenter un truc classique mais qui marche presque à tous les coups. Tiens-toi prête à partir.


Voyant l’écran du téléphone d’Andrés s’illuminer, elle murmura à son tour, d’un ton de reproche.


- On avait dit pas de téléphone !


- Cette fois, ça fait partie du plan. Allo, le Commissariat de Quilmes ? Écoutez, c’est affligeant, il y a une voiture de dealers qui fait du racolage pratiquement devant notre porte depuis la tombée de la nuit. Ce quartier devient impossible. Vous n’envoyez donc jamais de patrouille par ici ? Comment ? Diagonal et Bolivar, juste après le restaurant. Une Ford noire. Ah, c’est vraiment gentil. Merci Monsieur l’agent.


Quinze minutes plus tard, une voiture de police se plantait au beau milieu de la chaussée à la hauteur de la voiture postée en planque. Au même instant, Andrés et Laura, qui avaient attendu patiemment cet instant dans le hall d’entrée, quittaient tranquillement les lieux en remontant la rue dans le sens opposé au trafic.


- Le temps qu’ils se dépatouillent du contrôle, nous serons loin. Mais ne traînons pas quand même !

...

L’atmosphère des samedis soirs les attendait à La Viruta, une des milongas les plus courues de Buenos Aires. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle, vers une heure du matin, la foule des grands jours formait un cercle mouvant autour de la scène centrale : Juan et Gloria régalaient le public de leur art sublime en une démonstration toute en silences, pauses et chuchotements des corps.

Laura acquiesça : ils pouvaient difficilement espérer sanctuaire plus sûr, à moins que les hommes de Bisbal n’aient décidé d’affronter la foule et de risquer le lynchage qui leur était promis en cas d’incident. Le plus dur, ce serait de trouver où passer la nuit, après la milonga et l’éventuel after.

Ils cherchaient une table, un havre, un coin de chaise où s’asseoir et patienter en attendant Alicia tout en cachant leur fébrilité. Ils eurent de la chance. Au troisième rang des tables, ils aperçurent Roger et Monique, un couple d’amis, passionnés de tango argentin, dont ils avaient fait la connaissance lors de leur passage en Europe.

Après les embrassades, Roger ne fut pas dupe longtemps, lui qui avait connu tout son soûl de galère.

- Encore des soucis, Andrés ? C’est l’autre salopard qui vous cherche à nouveau des noises ? Le procès approche, n’est-ce pas ?

- Rien n’a changé, Roger. Rien n’a changé.

- Si vous êtes ici, c’est que vous n’avez plus de planque. Rien ne remplace la foule quand les lieux sûrs vous manquent. Vous avez une piaule pour la nuit ?

- Laisse tomber, Roger. C’est une affaire argentine.

- Justement, Andrés. Qui nous connaît ici ? Personne ! Et regarde-nous : on nous donnerait le bon dieu sans confession. Qui irait soupçonner qu’un couple de touristes qui se prennent pour des milongueros trame quelque chose de pas catholique ? Allez, ce soir vous dormez chez nous. Je crois que vous avez besoin de quelques heures au vert.

- C’est qu’on attend Alicia.

- Alicia ? Pas de problème. On se connaît bien. Je vais la pister du côté de l’entrée. Tiens, prête-moi tes clopes. Je ferai semblant d’en griller une devant la porte. Vous deux, vous rentrez avec Monique, et fissa.

- T’es un pote.

- Que veux-tu… À mon âge, on ne change pas, on empire.

...

Déjà trois heures du matin. Monique était partie depuis une bonne heure et demie avec Laura et Andrés se réfugier à La Casa del Gordo*, une villa transformée en gîte pour danseurs de tango de passage à Buenos Aires.

Roger espérait, sans se faire trop d’illusions, qu’ils avaient pu trouver le sommeil et qu’ils se reposaient un peu. S’ils étaient aussi inquiets que lui, pas de doute, l’insomnie les accompagnerait jusqu’à l’aube.

Trois heures et demie. Toujours pas d’Alicia.

Roger entra à nouveau. Pour donner le change, il invita une danseuse à partager une tanda**. Un observateur externe à la danse aurait pu être dupe, mais pas sa cavalière. Elle le remercia sans ménagement dès la fin du premier morceau. À l’évidence, Roger avait la tête ailleurs. Il ne consacrait ni son corps ni son âme à la musique, la danse, ou à la communion passagère de ce couple improvisé. Furieuse de n’avoir été que le prétexte à quelques pas sans présence, elle l’abandonna, retourna s’asseoir et le laissa planté au beau milieu de la piste.

Heureusement, il y avait encore beaucoup de monde et il put raisonnablement penser que l’incident était passé inaperçu. Dans le cas contraire, il était évident qu’il ne pourrait plus inviter quelque danseuse que ce soit à La Viruta pendant plusieurs mois.

Cruelle danse. Tango cruel.

Mais il ne fut pas trop touché. En vérité, il ne pouvait blâmer que lui-même, il avait effectivement la tête ailleurs.

Quatre heures. Il sortit de nouveau, son paquet de cigarettes à la main. Nerveux, il demanda du feu à un gars à l’entrée.

- Esperando la novia, no ?***

Il ne répondit pas. L’autre comprit que l’heure n’était pas à la conversation. Il haussa les épaules. Des paumés, il en avait vu défiler des dizaines. Le tango n’était-il pas tout d’abord la musique des cocus, des ivrognes, des loosers, des épaves de la vie ?

La fumée lui fit du bien. Quinze ans qu’il avait arrêté et pourtant l’envie était toujours là. Ne s’aventurait-il pas doublement ce soir dans une route sans retour ?

Il n’eut pas le temps de répondre à cette question. Il avait reconnu la silhouette de cette élégante qui descendait d’un taxi.

Alicia.

...

Elle était arrivée, enfin ! L’angoisse se lisait sur ses traits, fatigués.

Roger marcha à sa rencontre.

- Tu n’es pas vraiment venue pour danser, n’est-ce pas ?

Il lui avait parlé en français.

- Roger ! Quelle surprise ! Pourquoi cette question ?
- Drew et ta fille sont à l’abri avec Monique.

Elle le regardait avec étonnement.

- Je sais, je sais. Mais nous n’allions pas les laisser plantés là à attendre ton copain. Je ne dirai pas son nom : j’ai pensé qu’il serait mieux que nous fassions semblant de n’être que de vieux amis qui se retrouvent et que je t’amène boire un verre… disons ailleurs.

Elle pigea tout de suite. Elle s’exclama, afin que tous pussent l’entendre.

- Roger. Allons boire une coupe de champagne chez Tortoni !
- Vamos !

Elle héla le taxi qui venait de la déposer. À l’abri dans la voiture, elle fit les présentations.

- Jorge est plus qu’un chauffeur de taxi portègne, c’est mon cerbère. Il joue pour moi à Buenos Aires le rôle que jouait Andrés à Paris pour Laura.
- Où allons-nous ?
- Euh, peut-être nulle part. On dirait que ces trois voitures nous collent au train.

Roger montrait du doigt trois voitures qui venaient de déboîter au moment où ils quittaient la Viruta.

- On dirait que le comité d’accueil était déjà sur place.
- Je n’ai remarqué personne. Êtes-vous sûrs de ne pas avoir été suivis ? Cela étant, sur place ou pas. Faudrait penser à les semer.
- J’espère que tu connais bien la capitale, Jorge.
- Couchez-vous !

Un coup de feu retentit et la vitre passager avant droite vola en éclats. La voiture fit une brusque embardée. Jorge zigzaguait.

- Personne n’est blessé ?
- Quelques égratignures, à cause du verre je pense.

Le visage de Roger était couvert de sang.

- Fonce ! Jorge, fonce !

Alicia était paniquée à la vue de son ami blessé.

- Ils se rapprochent à nouveau !

...

- Tourne à gauche !

- Pourquoi ?

- Putain, ne pense pas, conduis !

Ils longeaient dorénavant Puerto Madero et ses restaurants, ses larges trottoirs et la foule des passants.

La chance leur sourit. Un voiturier bien inspiré déboîta juste derrière eux. Le conducteur de la première voiture de chasse vint s’encastrer dans le malheureux, sous l’œil médusé du client qui se lança dans une longue série de jurons indicibles dans ce récit.

Ils passèrent l’ancien office postal, siège du Ministère des communications, poursuivirent leur route folle vers le nord. L’extraordinaire dextérité de Jorge faisait des miracles. Ils maintenaient leurs poursuivants à distance. Mais ils ne les distançaient pas pour autant.

- La vieille !

Le hurlement vrilla les tempes de Roger. Alicia, les yeux rivés sur le trafic, avait poussé un cri au moment où une femme, à l’âge en fait indéfinissable, s’engageait sur la chaussée en poussant devant elle un chariot de supermarché rempli de vieux chiffons, de sacs divers, de bouteilles et de tout un bric-à-brac.

Jorge ne put éviter que la vieille. Le chariot explosa sur le pare-brise qui vola également en éclats.

Roger évita de se plaindre en sentant la brûlure de dizaines d’éclats de verre lui traverser de nouveau le torse, les bras et le visage. Il serrait les dents et se tournait sans cesse pour observer la progression des tueurs à leur poursuite.

Alicia, gisait en travers du siège arrière, mi-réfugiée, mi-prostrée.

À quelque chose malheur est bon. Après avoir rebondi sur le capot arrière de leur voiture, le chariot poursuivit sa route et s’empala sous le capot de leurs plus proches agresseurs. Le conducteur fut moins habile ou moins chanceux que Jorge. Les roues bloquées, il termina sa course contre le chariot d’un marchand ambulant installé sur le trottoir.

- Plus qu’une. À toi de te montrer le plus malin, Jorge !

- Accroche-toi !

... 

Les prouesses de Jorge permettaient certes de maintenir la dernière voiture des tueurs à quelques longueurs, mais malgré les efforts et les risques encourus, ils n’arrivaient pas à distancer leurs poursuivants.

Ils frôlaient les trottoirs, les rares voitures encore en vadrouille à cette heure tardive, les files en stationnement, les clients éméchés à la sortie des troquets, en d’autres termes, l’accident.

Une nouvelle embardée permit aux anges de la mort de se rapprocher d’eux. Dans l’éclair de lumière d’un réverbère, Jorge reconnut un des passagers.

- ¡Ali, Bisbal esta con ellos!*

- ¿Como, el hijo de puta esta en ese coche?**


Comme électrisée, Alicia sortit soudain de sa torpeur.

- J’ai une idée. Va vers le Riachuelo.

Jorge effectua un rocambolesque demi-tour en pleine Avenue du 9 Juillet, franchit le terre-plein central, laissa au passage le pare-choc arrière comme trophée, fit fumer les pneus fatigués et repartit de plus belle vers le sud.

En quelques secondes à peine, sous l’œil connaisseur d’un Roger cramponné à la portière.

- Tu leur as bien mis deux cents mètres dans la vue. T’es un champion !

Les rues se firent plus étroites, plus sombres. Les maisons plus basses, les trottoirs plus étroits. Bientôt il n’y eut plus de trottoirs. Les rues n’étaient qu’immondices diverses.

L’autre Buenos Aires. Celui de la misère. Des laissés-pour-compte après la crise monétaire. Des manifestations casseroles à la main sur la Place du 8 Mai.

Alicia referma son téléphone d’un coup sec. Ils sursautèrent.

- Ralentis, il ne faut plus les perdre. Cette fois, les chasseurs, c’est nous.

- T’es sûre de toi ?

Son sourire répondit pour elle.

...

Alicia avait pris les rênes de la course-poursuite. Elle guidait maintenant Jorge avec des instructions précises.

- Gauche. Droite. Au feu, tu fonces pendant cent mètres, il faut qu’ils pensent que nous fuyons.

- Dis donc, je crois savoir où tu nous amènes ! Ce n’est plus un voyage dans l’espace mais plutôt dans le temps, n’est-ce pas ?

Jorge vit la larme qui coulait sur la joue d’Alicia. Il comprit qu’il avait vu juste mais qu’il ravivait là des souvenirs encore trop lourds à supporter.

Dans ce seul quartier de Buenos Aires, plus de trois cents personnes avaient disparu pendant la dictature et la plupart d’entre elles avaient eu le malheur de passer entre les mains de Bisbal et de ses hommes.

Certaines, comme Alicia, avaient un jour retrouvé, hébétées, le monde des vivants. D’autres…

Elle pensait à ces dernières.

- Tourne à droite, on arrive.

- Je sais, Ali. Crois-tu que ce sera vraiment la fin du chemin ?

Roger observa les lieux. Une ruelle noire comme un poing fermé sur des années de colère. À peine plus large que la voiture. Il aperçut trois silhouettes dans l’ombre d’une porte. Plus loin trois autres.

- Il y a un comité d’accueil. Des amis à vous, j’espère ?

- De vrais potes.

Alors que la voiture de Bisbal s’engouffrait dans la ruelle derrière, après un dernier virage à droite très serré, un camion se glissa derrière elle et bloqua la rue. A l’autre bout de la rue, Jorge s’effaça pour laisser la place à un deuxième camion, qui plein phares et klaxon bloqué, se jetait déjà sur Bisbal et ses hommes.

Bloqué, l’ange de la mort pila dans un crissement de pneus, et tenta de fuir en marche arrière. Le conducteur du camion à l’entrée de la rue alluma aussi ses projecteurs, dévoilant la nasse.

Pris au piège.

Quelques coups de feu claquèrent mais Bisbal et ses hommes n’étaient pas équipés comme ils l’auraient souhaité.

De plus, les chauffeurs des camions s’étaient aussitôt mis à l’abri et il n’y avait pas de cible en vue.

Le silence retomba sur la ruelle.

Bisbal jura, s’adressant au chauffeur.

- ¡Saca nos de aqui! (Sors-nous d'ici!)

- Pero jefe, no hay manera de salir de... (Mais chef, il n'y a aucun moyen de...)

Il ne termina pas sa phrase. De rage, Bisbal l’avait abattu. Il voulut même le cribler de balles mais le cliquetis de son arme déchargée se fit l’écho de son impuissance.

Comme ceux qu’il avait torturés autrefois.

Une image lui traversa l’esprit. De celles qu’il chassait, quand sa mémoire se refusait à admettre le discours officiel. Un corps de femme, broyé par la torture. Des hommes ivres, riant à gorges déployées devant sa féminité déchirée.

Un choc.

Le pare-brise vola en éclats. Une batte de baseball vint fracasser la tête du chauffeur, affaissée sur le volant.

Gémissant, Bisbal regarda autour de lui. Ils étaient dix, vingt peut-être. Il croyait reconnaître ces visages. Ceux de ses cauchemars. Ou de ses rêves de puissance infinie ? Ils approchaient, le menaçaient.

Comment cela était-il possible ?

Ils commencèrent à frapper en cadence, méthodiquement, comme s’ils avaient toujours su que cet instant viendrait.

Les phares, les pare-chocs, les vitres. Peu à peu, la voiture se démantelait.

Ils allaient mourir. Près de lui, son dernier porte-flingue était pris d’un tremblement épileptique.

L’impensable se produit alors.

Bisbal sortit son téléphone cellulaire de sa poche et composa fébrilement un numéro de téléphone.

Cinq heures du matin. Une voix ensommeillée.

- Diga ? (Allo ?)

- Bisbal. Je suis prêt à plaider coupable mais il faut me sortir d’ici. Vite !

***

- Et si nous allions danser ?

Monique était heureuse d’avoir à nouveau son homme à ses côtés. Au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, la vie ronronnait enfin. Ils avaient profité du soleil et rentrait maintenant en ville après une belle journée d’amitié.

- Tu sais, après ma prestation de la Viruta, je ne crois pas que je pourrai danser à nouveau à Buenos Aires. Plaqué en pleine piste…

- T’inquiète Roger, j’ai aussi beaucoup d’amis dans les milongas.

Alicia n’exagérait pas. Dès leur entrée dans à La Viruta, elle fut assaillie de toutes parts. Roger et Monique s’installèrent à table avec Laura et Andrés. Du champagne leur fut servi aussitôt.

Soudain, le silence se fit dans la salle. Tous les danseurs avaient rejoint leurs tables ou se tenaient debout autour de la piste.

Traversant la piste lentement, Alicia vint se poster à trois mètres de Roger. D’un regard, elle l’invita à danser. Alors qu’il se levait, elle s’exclama :

- Amigas, sans cet homme, je ne serais plus ici pour danser !

Un tonnerre d’applaudissements traversa l’assistance. Lorsqu’il fut tout près d’elle, elle lui demanda.

- Quel morceau veux-tu danser ?

- Ah ! Sentimiento gaucho. Je suis sûr que cela aurait fait plaisir à un ami.

- J’en étais sûre !

En un viejo almacen del Paseo Colón...

FIN
 
Don Angel
Septembre 2005

Adieu Euzkadi

Elle marchait le long de la Grande Plage, bordée de cabines en toile à grandes bandes rouges, blanches et bleues, de gamins aux rires stridents, de belles élégantes à la peau nacrée sous leurs tenues soyeuses, et de souvenirs d’amours anciennes qui la faisaient sourire à présent.

Des chapelets de surfeurs se laissaient bercer par la houle atlantique, patients scarabées perchés sur leurs planches. Mme Lopez vendait ses glaces et hélait le touriste aux joues rouges, au crâne brûlé, aux épaules en feu.

Un jeune arpentait de sa grande foulée dégingandée les rangées touffues de corps alanguis, un panier d’osier calé sur les hanches et serinait sa rengaine quotidienne : « Beignets abricot ! Chouchous ! Beignets abricot ! Chouchous… »

La Roche Plate émergeait puis disparaissait au rythme des vagues, comme un clin d’œil, alter ego diurne du long phare blanc de Saint-Martin qui lui ne se réveillerait qu’au crépuscule pour sa nocturne mission.

Arène circulaire détachée de la symétrie touristique bien alignée, une tribu d’adolescents dodelinait aux accords d’une guitare, avec la stoïque patience de ceux qui savent que, dès les premiers couverts servis dans les restaurants de la ville, la plage tout entière leur appartiendrait à nouveau jusqu’au petit jour.

Arantxa fredonnait. Ses pas effleuraient à peine le promenoir de la Reine des plages, la plage des rois. L’amour l’attendait ce soir.

L’amour ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Il était attablé devant un copieux petit-déjeuner. La table, minuscule, était recouverte d’une jolie nappe aux motifs rouge et vert. Il n’y avait vraiment pas beaucoup de place sur le balcon mais il considérait l’opportunité de prendre son café tous les matins face à l’océan, même à l’étroit sur ce balcon ridicule, comme le plus beau cadeau que la vie lui avait offert.

Lorsqu’il portait à sa bouche l’immense bol, ébréché mais irremplaçable, qui trônait sur la table comme un immense trophée, et que sa langue gourmande lapait à la surface du café le beurre qui avait glissé au moment où il avait trempé sa tartine, ses yeux glissaient toujours le long de la plage, à la poursuite du coureur matinal qui l’accompagnait depuis des mois.

Deux hommes aux vies bien réglées, presque monotones, qui semblaient toutes deux suivre un rituel établi pour durer, encore, toujours, comme le mouvement des marées à l’entrée du port, comme le ressac sur la grève.

Il abandonnait son compagnon inconnu lorsqu’il dépassait l’alignement de rocs dressés face à la plage pour contrarier les efforts de l’Adour qui, saison après saison, semblait vouloir priver la plage de la Chambre d’Amour de sa langue de sable. Un dernier regard, une dernière gorgée de café, azkar eta ona, fort et bon, le petit déjeuner était fini.

A son poignet gauche, comme tous les matins, sa montre indiquait alors sept heures trente-huit. Une vie bien réglée et monotone.

Monotone ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Comme il le faisait régulièrement trois fois par semaine, même si aucun vol n’était prévu pour l’appareil, Jean-François Ducailler tournait autour du bijou de l’Aéroclub des Vignes, un magnifique Écureuil AS 350 B2.

La passion de Jean-François pour les hélicoptères remontait aux années soixante et à son service militaire, qu’il avait accompli en tant que mécanicien sur une base aérienne. De cette période, il gardait – en plus des souvenirs traditionnels des gamins de son âge – de très solides connaissances qui lui avaient permis de trouver un bon boulot auprès de la plus grande compagnie aérienne française et, surtout, cette passion pour le pilotage et l’entretien de ces drôles d’oiseaux.

Le temps avait bien passé depuis et, avec les fils argentés qui avaient peu à peu tissé leur toile dans sa chevelure, était venu le temps des restructurations, des délocalisations et pour lui – il pensait d’ailleurs avoir été chanceux – le temps de la préretraite.

Cela lui donnait l’opportunité de se consacrer au petit aéroclub vendéen qu’il avait monté quinze ans plus tôt avec une poignée de fanatiques, et il n’était pas peu fier d’avoir réussi la symbiose entre les amateurs de vol à moteur et de vol à voile, deux communautés qui généralement s’évitaient avec respect…

À ses yeux, le bijou du club était « son » Écureuil (c’était d’ailleurs bien lui qui comptait le plus grande nombre d’heures de vol à ses commandes.) Une superbe machine qui pouvait transporter jusqu’à six passagers en plus du pilote sur une distance maximale de près de 700 kilomètres et à une vitesse de pointe de quelques 133 nœuds, soit pratiquement 250 kilomètres à l’heure !

Pas mal pour un petit pilote de province !

Libéré de ses obligations professionnelles, Jean-François venait au club pratiquement un jour sur deux, pour chouchouter l’hélico, écouter ronronner son moteur, vérifier que tout allait bien.

Comme tous ces matins-là, Jean-François s’apprêtait à faire un petit vol de maniabilité de routine.

De routine ? Peut-être. Rien n’est simple, même à quatre cents kilomètres du Pays Basque.

...

Arantxa marchait au rythme de la houle et suivait le battement du ressac sur la grève et les récifs. Elle dansait avec les vagues. Sa piste de danse, c’était cette longue promenade du front de mer, qui courait depuis la Descente de l’Océan et la plage du Miramar jusqu’aux arcades centenaires du Casino municipal.

Et nous étions mardi. Le mardi, c’était le jour de son cours de danse.

La danse…

Sa palette multicolore de pulsations variées qui expriment tour à tour la mélancolie extatique du bandonéon de Piazzolla, l’ivresse d’une nuit de flamenco andalou parfumée au vin de Jerez, l’éclatante énergie de la fête baroque ou peut-être juste une simple tradition, colportée de bouche à oreille, d’anciens à jeunesse, de place de village en fronton ensoleillé, dans la musette d’un accordéoniste rieur.

La danse…

Son âme qui s’abandonne, se laisse conduire sans résistance par les élans sensuels de la musique, des corps en communion, et glisse peu à peu vers un monde de rêves, détachée de la simple réalité terrestre et enfin libérée de tout poids.

Dans quelques heures elle danserait avec Luc.

Oserait-il s’enhardir aujourd’hui à la séduire ? Peut-être même l’embrasserait-il enfin ? Un simple baiser…

Simple ? Hélas ! Rien n’est simple en Euzkadi.

...

A sept heures trente-neuf, Luc était dans la cuisine et, comme tous les matins, faisait sa vaisselle et rangeait les ustensiles du petit-déjeuner. Cela ne lui prenait que quelques minutes.

Ce matin-là, contrairement à ses habitudes, il ne quitta pas immédiatement l’appartement de la Chambre d’Amour. Nous étions le sept juillet et ce jour-là était sacré pour tous les espagnols et plus particulièrement pour les aficionados, les amateurs de corrida.

Tous les ans, le sept juillet marquait le début des fêtes de Pampelune et, à huit heures précises, les festivités commençaient par l’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues de la ville, dans le couloir qui les conduisait depuis le corral de Santo Domingo jusqu’aux arènes. Des centaines de jeunes vêtus de rouge et blanc se lançaient, avec pour unique rempart un journal soigneusement roulé pour tenter si nécessaire un raffut rugbystique ou une passe hasardeuse pour écarter de leur chemin les bêtes lancées à leurs basques, et éviter le souffle de la mort dans leur dos.

À huit heures dix-sept, la course était terminée, sans encombre. Et on sonnait à la porte.

Luc, surpris, alla néanmoins ouvrir. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu’il reconnut le joggeur qui passait sur la plage tous les matins. Et il resta stupéfait lorsque le fort des Halles qui l'accompagnait le coureur inconnu l’assomma d’un coup de poing qui lui fait pratiquement exploser le nez.

Non, rien n’est simple au Pays Basque.

...

Le jour s’était à peine levé sur le tarmac de l’Aéroclub des Vignes mais Jean-François Ducailler s’affairait déjà autour de son AS 350 B2.

Matinal, à son habitude, car il avait appris à préférer les vols du petit matin. Aux ocres et pourpres du soir, il avait toujours préféré, peut-être parce qu’elle était synonyme de fraîcheur, la lumière bleutée qui entourait la campagne juste après l’aube et les traînées de brume qui s’accrochaient à la cime des arbres, avant d’être dispersées par le soleil et le souffle des rotors de l’appareil.

- Bonjour !

Le salut tonitruant le fit sursauter.
- Nom de Dieu, vous m’avez fait peur ! Je ne vous ai pas entendu venir.
- C’est normal, j’étais là avant vous. Je vous attendais.
- Ah bon, et pourquoi faire ?
- De l’hélico, pardi ! Quelle question !

Un peu désarçonné, Ducailler tenta de reprendre la situation en main.
- Vous vous êtes inscrit ? Je n’étais pas au courant.
- Pas vraiment. Nous ne souhaitons pas de publicité sur ce vol.
- Nous ?
- Oui, nous, poursuivit une voix dans le dos du pilote. Assez discuté, en route.
- Et nous allons où, comme ça ?
- À la plage…

Il allait protester lorsqu’un troisième larron apparut, et un simple regard fit comprendre à Jean-François que l’affrontement verbal était terminé. Le gars tenait à la main un AKS-74U, le trop fameux fusil d’assaut Kalachnikov, arme favorite de la plupart des groupes armés : militaires, gangsters ou terroristes.

L’heure n’était plus à la plaisanterie. Il lui fallait passer en mode survie. Car ses visiteurs du matin appartenaient sans doute aucun à l'une des deux dernières catégories. Il respira profondément. Il devait avant tout rester calme.

La journée ne serait pas simple.

...

Arantxa jeta un coup d’œil à sa montre et conclut qu’elle pouvait encore passer à son appartement avant de remonter en ville à son cours de danse.

Elle habitait Rue Lavernis, une ruelle en pente à deux pas de la Grande-Plage, coincée entre le magasin le plus connu de la ville, au nom synonyme d’espérance à l’époque de son inauguration, juste après la guerre, le Biarritz Bonheur, et l’agence locale d’une banque réputée pour son parrainage continu du Tour de France.

Devant son miroir, elle hésita un instant devant les différentes tonalités de ses rouges à lèvres, puis opta pour une note légère. Ce n’était qu’un cours de danse, pas un bal ! Et le temps était radieux, il ne fallait pas l’assombrir avec des teintes trop lourdes.

Elle jeta une paire de chaussures dans son sac et passa à la salle à manger pour prendre un fruit dans la corbeille posée sur la table, corne d’abondance aux couleurs de l’été.

Près de la télévision, le signal lumineux du répondeur téléphonique clignotait, signe qu’un nouveau message avait été déposé dans sa boîte vocale.

Elle activa le répondeur… sa mère ! Elle leva les yeux au ciel.

- Dis-moi, ma chérie, j’ai entendu que tu sortais avec Luc. C’est bien celui que tu as rencontré à la danse, n’est-ce pas ?

- Maman, soupira-t-elle, agacée et parlant du coup avec le répondeur comme si sa mère était devant elle. Mais la voix continuait.

- Tu sais qu’il est espagnol ? Et policier ? Tu devrais être prudente. Que fait un policier espagnol installé en France ? N’oublie pas que tu es basquaise, Arantxa.

De colère, elle balaya le répondeur téléphonique du revers de la main.

Non, elle n’oubliait pas ! Maudite politique.

Être la fille d’Iñaki Berekoitia, le Président de Euzkal Batasuna, n’avait jamais été simple…

...

Depuis combien de temps le gardaient-ils ainsi dans le noir ? Deux heures ? Impossible à dire. Deux jours ? Plus ? Il n’était plus sûr de rien. Il avait perdu le sens du temps.

Comme le hululement d’une effraie qui part en chasse, une plainte s’échappa de sa gorge enrouée par la soif et la peur. Il émit bien malgré lui une succession de petits gémissements irréguliers, comme le flot palpitant du sang s’échappant du cou de la volaille que l’on saigne, promesse de repas de fête pour l’assassin tout puissant mais assurance de mort pour l’animal entravé.

Il était ligoté et on avait recouvert son visage d’une opaque cagoule de laine épaisse dont une découpe lui dégageait la bouche, afin qu’il puisse respirer sans pour autant voir ses gardiens. Son nez était brisé. Ses mains, entravées dans son dos, lui faisaient mal : les liens, serrés avec hargne sans doute, empêchaient une irrigation correcte de ses doigts. Ces derniers étaient déjà gourds et le lançaient de plus en plus.

Mais le plus douloureux était d’avoir à attendre sans savoir, épave ballottée, impuissante, dans la mer d’un destin
qu’il ne contrôlait plus.

Il n’avait vu voir personne. Personne n’avait répondu à ses questions autrement que par des grognements, ou de sourds borborygmes incompréhensibles ponctués de coups de pieds hargneux. Souffle coupé, douleur au ventre, il préférait laisser mourir ses plaintes sur ses lèvres et n’osait plus risquer de provoquer l’ire de ses geôliers.

Il gémit encore.

À juste titre, hélas. À quatre cents kilomètres de là, un hélicoptère prenait son envol. Pour Luc, le dernier voyage avait déjà commencé.

...

L’hélicoptère avait fait un détour devant le port de Saint-Jean-de-Luz, comme pour aller goûter aux embruns qui s’envolaient par-dessus les digues fermant la baie, ou pour faire admirer sa puissance ou sa vitesse aux promeneurs musant autour des chalutiers et provoquer les aboiements apeurés de quelques vieux roquets et l’ire bougonne de leurs maîtresses bousculées dans leur routine quotidienne et tout à coup emportées par la vigueur soudaine et colérique de leurs compagnons de vieillesse. En fait, le détour avait pour but de suivre à la lettre l’horaire établi.

Bidart fut englouti en quelques tours de pales et bientôt furent en vue le château d’Ilbaritz puis les plages de la Milady et de Marbella : Biarritz s’ouvrait à l’admiration des passagers par sa frontière sud.

Apparemment insensible à la beauté de la côte déchiquetée, trépas rocheux de la chaîne des Pyrénées venant jeter ses dernières forces dans les vents et l’onde d’ouest, le pilote fit bifurquer l’appareil vers le large, contournant la plage de la Côte des Basques, le Rocher de la Vierge et le Musée de la mer.

Il attendait un signal.

***


Dans une ferme isolée de l’arrière-pays, le long de l’Adour, entre Urt et Urcuit, deux gardes se saisissaient d’un Luc désemparé et à bout de force.

Il le placèrent à nouveau dans la grande caisse en fer qu'ils avaient utilisée lors de l'enlèvement et ils la chargèrent à l’arrière d’une camionnette, puis prirent la route en direction de la côte.

...

Arantxa sentit un frisson s’emparer d’elle. Comme le souffle de l’amour qui lui caressait le visage.

C’est alors qu’elle remarqua le bruit de l’hélicoptère. Elle leva les yeux et aperçut un Père Noël, suspendu à un filin, qui atterrissait sur le toit de l’hôtel de ville.

Même si ce n’était pas la saison, elle interpréta cette image comme un présage heureux. La vie allait la combler !

En arrivant devant la parfumerie, juste devant les feux tricolores qui marquaient l’entrée du passage Gardères sur l’avenue Edouard VII, elle jeta un coup d’œil dans la vitrine, non qu’elle fut attirée par les parfums mais parce qu’elle voulait contrôler une dernière fois l’image d’elle qui se projetait dans ce miroir improvisé.

Mais un autre reflet attira son attention, prolongé d’ailleurs par des bruits de coups de freins, le fracas des avertisseurs sonores et l’angoisse stridente des premiers cris de témoins choqués.

Elle se retourna d’un bloc, soudain glacée, pour retrouver du regard la fourgonnette dont elle avait aperçu la trace grise dans la vitrine. En fait, le véhicule était blanc. Elle avait été trompée par le miroir. Mais la couleur importait peu.

Apparemment, la camionnette était arrivée en trombe par l’avenue Jean Petit, entre la Cité administrative (sur le toit de laquelle le Père Noël s’était posé un instant plus tôt) et le Commissariat de police. Il fallait être victime d’un accès de folie ou proche du coma éthylique pour oser conduire de la sorte sur le pas de porte des bureaux de la police !

Après avoir brûlé le feu qui marquait la limite entre l’avenue Jean Petit et l’avenue Edouard VII et manqué de peu renverser un piéton qui sortait un sac à la main d’une des boutiques de mode riveraines, le chauffard vira brutalement vers sa gauche, arracha au passage le petit pilier lumineux placé à l’extrémité du terre-plein central, franchit tant bien que mal ce même terre-plein en retombant sèchement sur la chaussée opposée et fonça en direction de la place Clemenceau.

C’est à ce moment qu’Arantxa l’avait aperçu dans la vitrine.

Qui était ce fou ?

Elle pensait le voir disparaître vers l’avenue Foch ou l’avenue de Verdun — en sens interdit ! — pensant comme tout le monde assister à une cavale après une attaque de banque ou quelque autre exaction du même genre lorsque le camion pivota, lui faisant face, et se précipita à tombeau ouvert en direction de la parfumerie. Il n’était pas à plus de trente mètres du trottoir sur lequel un instant plus tôt Arantxa rêvassait encore en songeant à l’effet qu’elle pourrait avoir sur Luc !

Sans demander son reste, avec les autres passants affolés, elle s’enfuit à toutes jambes en dévalant à nouveau le passage Gardères, tout en regardant derrière elle ce qu’il advenait du camion fou.

Elle vit alors le camion qui faisait une nouvelle embardée qui le propulsa en travers du passage. Il avait fait pratiquement trois quarts de tour en dérapage et se trouvait ainsi prêt à poursuivre sa course.

Les fuyards, soulagés, pensèrent qu’il en serait ainsi.

Au lieu de cela, le conducteur stoppa son véhicule diabolique dans un crissement de pneus et le chaos des secondes précédentes sembla se figer tout d’un coup. Plus rien, ni personne ne bougeait.

Sur les avenues et en bas de la place Clemenceau, les automobilistes tétanisés n’osaient ni respirer ni suivre les indications des feux tricolores. Pas un ne voyait le feu vert et surtout, pas un n’osait franchir la virtuelle barrière protectrice des feux. Derrière les premiers de la file, les suivants, d’ordinaire si pressés, avaient oublié leurs klaxons.

Arantxa, à demi fléchie, prête à se coucher, observait elle aussi l’incroyable scène. La camionnette blanche barrait le passage Gardères par le haut, tournée au trois-quarts, nez pointé vers la place Clemenceau.
Elle pouvait apercevoir le chauffeur qui s’était penché vers le côté droit du véhicule, comme pour regarder vers le bas de la rue. Elle crut d’ailleurs que le conducteur lui faisait un signe de la tête, l’invitant à regarder vers l’arrière du camion.

Par réflexe, plutôt que par certitude, son regard glissa vers sa gauche, suivant l’indication muette. Alors que ses yeux glissaient devant la portière latérale gauche de la fourgonnette, celle qui lui faisait face, sans vraiment la voir, celle-ci s’ouvrit tout à coup, happant son attention par surprise.

Comme les autres témoins, elle fut bernée par les assassins. Ils avaient réussi à focaliser l’attention de tous sur cette fourgonnette blanche. C’est pourquoi, ni Arantxa ni les autres spectateurs médusés n’aperçurent le Père Noël qui était réapparu comme par enchantement sur le toit de la cité administrative. Ni le fusil à lunette qu’il venait d’épauler.

Elle écarquilla les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait à l’intérieur du fourgon plongé dans l’obscurité car il n’avait pas de vitres.

D’abord, elle ne vit rien. Mais elle entendit un homme qui hurlait :


- Cours, tu es libre !


Un homme sortit enfin, en titubant. En fait, il fut plutôt projeté à l’extérieur par l’un des hommes qui se trouvait à l’arrière du fourgon. Il tomba lourdement, tête en avant sur l’asphalte, s’écorchant le visage et les mains qui étaient menottées.

Du sang jaillit aussitôt de son nez, maculant le sol et ses vêtements qui semblaient déjà sales et déchirés. Hébété, le pauvre hère se redressa, cherchant à s’orienter. Mais ses yeux se refusaient à la lumière. Il semblait comme aveuglé, comme s’il avait passé trop de temps dans l’obscurité.

Arantxa, prise d’une soudaine compassion, voulut l’aider, lui porter secours. Elle se redressa, courageuse, téméraire peut-être. Mais la bribe de dialogue qu’elle avait cru avoir avec le conducteur lui donnait comme un sentiment de responsabilité. Elle se sentait curieusement concernée par cette histoire, comme si elle n’était pas un témoin anonyme dans la foule des passants.

Apparemment d’ailleurs, elle n’était pas si téméraire que cela. Dans le camion comme autour d’elle, tout était figé. Aucune menace. Pas un geste hormis le sien.

Attiré par ce mouvement qu’il avait vaguement perçu, l’homme se redressa enfin, tendant ses mains jointes qui cherchaient, malgré les menottes, à s’ouvrir vers cette cible qui s’offrait à lui, symbolique, unique espoir. Il esquissa enfin un pas dans sa direction.

C’est à cet instant que la vie d’Arantxa se brisa.

...

Comme dans ces cauchemars durant lesquels on plonge dans une chute sans fin, parce que douloureusement répétitive, alors que paralysé, on est incapable de se mouvoir ou même de hurler ses peurs pour s’en libérer, Arantxa était prisonnière d’une réalité qui la dépassait, l’écrasait.

L’homme que l’on venait de jeter si brutalement du camion, c’était Luc.

Maintenant, à quelques pas d’elle, il se traînait, plus qu’il ne marchait, à sa rencontre. L’avait-il reconnue ? Ou ne pourchassait-il qu’une silhouette vague, inconnue ?

Question sans réponse. Le monde s’était arrêté là, d’un coup.

Pendant un instant qui lui parut une vie, son cœur cessa de battre. Souffle coupé. Muscles tétanisés. Elle était paralysée par la terreur. Malgré cette peur, elle voulait avancer pour secourir Luc mais elle n’arrivait pas à esquisser le moindre pas.

Autour d’elle, toujours rien, ni personne ne bougeait. Les passants, le conducteur et les passagers du fourgon, les conducteurs et passagers des autres voitures présentes sur les lieux du drame.

Tous immobiles, comme si le temps avait suspendu son cours.

Seul Luc tentait maintenant de se mouvoir, de forcer ses jambes engourdies par sa détention et le temps passé dans cette caisse. Mais il était bien seul. Et ses efforts semblaient vains. Il progressait à peine.

Mais s’étant habitué à la lumière il leva les yeux à son tour et la vit enfin. Alors il surmonta sa douleur et se redressa tout entier. Hurlant sa rage, il avait à nouveau un but, comme une rive à atteindre, un espoir.

Il avait retrouvé sa dignité d’homme et sa liberté. Arantxa était là. Il tendit ses mains vers elle.

Cette fois, elle comprit qu’elle était bien plus qu’une ombre méconnaissable. Elle voulut se précipiter vers Luc. Un fois encore, un signe du conducteur du fourgon attira son attention, brisant son élan. Il tendait le bras vers la mairie.

Elle se retourna. À cet instant précis, le Père Noël, l’œil rivé dans le viseur de son arme, appuyait sur la gâchette et depuis le sommet de la cité administrative, projetait Luc au sol d’une balle dans le genou gauche.

Elle avait senti le souffle de la balle lui frôler l’épaule.

Elle se retourna à nouveau et vit Luc, un genou à terre, qui poussait sur ses mains enchaînées pour se lever à nouveau. Elle sursauta lorsque Luc fut projeté en arrière par l’impact de la deuxième balle, qui vint frapper le genou droit.

Les deux jambes brisées, Luc réussit néanmoins à se tordre et à ramper à nouveau vers elle.

Elle se précipita pour lui offrir le bouclier de son corps mais il était trop tard. Une troisième balle traversa la place et atteint Luc à la face, lui emportant l’oeil droit et une partie du cerveau. Ses souffrances cessèrent sur le coup.

Sur le toit de la cité administrative, on retrouva la houppelande du Père Noël, lequel s’était volatilisé en profitant du chaos qui avait suivi le départ en trombe de la fourgonnette, dès le troisième impact. Elle était repartie comme elle était venue, en repassant devant le Commissariat de police, ultime provocation de mercenaires aguerris.

***


On retrouva aussi un message, en euskara, dont la traduction résonne chaque jour dans ma mémoire :

« Une fille du Pays Basque ne saurait être souillée par un flic espagnol. »


Peut-être comprendras-tu enfin pourquoi j’ai quitté les rivages atlantiques…

Don Angel
Août 2005

Joyeux Noël, Mario...

Vingt-trois heures et mal au crâne. Mario le flic émergeait peu à peu de ce sommeil qu’il connaissait trop bien. Affalé contre l’amoncellement de tables et de chaises délaissées depuis de longs mois sur la Terrasse du Café du Consulat par les touristes qui avaient fui Genève aux premiers froids, il cuvait encore son vin, l’esprit chargé de ses multiples chimères : cette femme qu’il n’aurait jamais, ses amis qui étaient partis, lassés de le voir s’effondrer, soir après soir, nez dans le plat, ivre mort. Piètre compagnie en fait. Chimères et fantômes aussi : un malfaiteur qui courait toujours, un collègue fauché trop tôt, et cette bouteille qui l’accompagnait depuis si longtemps maintenant, trop longtemps.

Ce fut un soir d’abord, il se souvenait. L’affaire avait mal tourné, alors qu’ils pensaient tout maîtriser. Chienne de vie ! Alors, bien après que ses collègues eurent retrouvé le chemin de leurs foyers, il avait continué à boire, au Consulat, puis dans la rue, puis chez lui, puis plus rien, il s’était endormi au petit matin.

Il y eut un deuxième soir, plus tard, sans raison précise, un coup de blues. Puis la compagne, dive bouteille, revint le voir, puis elle s’installa chez lui deux soirs, trois soirs, une nuit entière, nuit après nuit, puis jour après jour, enfin, plus longuement, matin après matin. Il avait même perdu le réflexe d’allumer une cigarette dès son réveil. Dorénavant, il tâtonnait à la recherche de sa bouteille…

Ce soir là, pourtant, il en avait assez. Assez d’avoir cette tempête dans sa tête qui le faisait fuir la lumière du jour. Assez de ne pas pouvoir maîtriser ses pensées, ce qui jadis faisait sa fierté. Assez d’entendre ses collègues lui dire gentiment de rentrer à la maison et qu’ils se débrouilleraient sans lui… aussi bien, mieux, les entendait-il murmurer.

Assez.

Mais comment ? Il ouvrit les yeux et chercha à savoir où il se trouvait. Il s’était endormi sans savoir où. Devant lui, il aperçut le Café de la Clémence… Etait-ce là un signe du destin ? Il considéra qu’il méritait cela, la clémence. N’avait-il pas tant et tant de circonstances atténuantes ? Il erra dans les rues de la Vieille-Ville et descendit vers la cathédrale.

Perdu, comme illuminé par un brusque élan de rédemption, il s’agenouilla devant une des ses habituels compagnons de saoulerie, ce vieux Pierrot, qui le regardait avec des yeux ronds comme des billes. Et il se mit à prier. « Aide-moi, disait-il, car seul je ne peux rien. Aide-moi, car je veux retrouver la lumière. »

Terrassé par cette ferveur mystique ressurgissant d’un passé bien lointain, il ne pria pas longtemps. Quelques phrases à peine. Molesté, Pierre l’errant se leva, tira une bouteille de sa besace, et la posa devant Mario le flic. « Tiens, marmonna-t-il, ainsi tu ne seras pas seul demain, à ton réveil. Joyeux Noël ! »



Neuf heures du matin, la lumière passa derrière la cathédrale et vint frapper le visage de Mario le flic, encore assoupi. Au moins avait-il gagné une bonne nuit de sommeil ! Comme d’habitude, sa main fouilla l’espace autour de lui pour trouver sa compagne. Ses doigts ne tardèrent pas à buter sur le flacon déposé là par Pierrot l’errant. Goulûment, il le porta à sa bouche et vida une longue rasade. Ah ! Jamais cela ne lui avait paru aussi bon, c’était là le miracle de Noël : il était en pleine forme et réconcilié avec la boisson !

Un jeune enfant passa à ses côtés, en trombe, dérapa sur le pavé humide et malheureusement, tomba en heurtant le bord du trottoir. Une passante se précipita vers le bambin qui pleurait amèrement en observant son genou tout écorché. « Il faut nettoyer cette plaie, s’exclama-t-elle. J’aurais besoin d’un peu d’eau. »

Se tournant vers Mario, elle l’interpella par ces mots : « Monsieur, pourriez-vous nous prêter votre bouteille d’eau, s’il vous plaît ? Ce petit s’est blessé ! »

Mario s’approcha et, incrédule, lui céda le flacon de précieux élixir…

Joyeux Noël, Mario, joyeux Noël, Pierrot. Joyeux Noël à tous…

Don Angel
24 décembre 2004