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30/05/2006

Sous le bouleau pleureur

Je m’étais assis à l’aube du dimanche, ne pouvant pas dormir, quelle ironie du sort en ce jour béni où la campagne est belle et les petits pains chauds chez la boulangère… Je plaçai ma chaise sous le bouleau pleureur au fond du jardin, un peu en retrait, pour pouvoir guetter un couple de pies et deux ou trois merles qui faisaient bombance autour d’un pommier.

Il faisait si doux en ce mois de mai et l’air transportait si bien cette douceur, comme un chant d’espoir et de renaissance, le printemps était enfin à nos portes. L’heure trop matinale, ou bien l’air trop doux, voyez-vous je ne sais : je me suis assoupi, n’ai pas vu les pies, les merles non plus, pas même le chat qui chaque matin, passe sur mon chemin.

Mais j’ai entendu un chant plus étrange, que le bouleau pleureur m’a voulu conter…

C’était le chant porté par le vent dans ses longues branches. Elles glissaient vers le sol en une soyeuse chevelure qui me caressait le visage et berçait mon sommeil.

Il prit une longue inspiration et commença son discours.

KroniK, voilà bien longtemps que je suis en cette demeure et que, pendant tes longs périples, je veille sur les Dryades et le joyau si cher à ton cœur qu’elles abritent en ton absence. J’ai vu passer mille nuages, j’ai recueilli mille oiseaux et mille chats frustrés ont tour à tour miaulé à mon pied griffé sans vergogne. J’ai vu soir après soir le vol des pipistrelles, danse magique dans le cercle de la lune, guidées par leur inaudible signal.

J’ai craint le jardinier, son geste trop rapide, sécateur à la main mais il prend soin de nous, hôtes de ton jardin.

Mais ce n’est pas là ce que je crains le plus.

Je sens comme soudain dans ton sommeil tu t’agites. Oh là ! Je ne suis pas ici pour te parler de mes craintes ou me plaindre d’une quelconque façon ! Détends-toi, respire à nouveau avec calme, écoute. Écoute, KroniK, écoute ce que j’ai à te dire.

Chaque jour, surtout pendant l’hiver, lorsque le stratus envahit la surface du Léman, et que notre village s’éveille inondé d’étoiles avant l’aube, oui, chaque jour que Dieu fait, je regarde le Mont-Blanc, là-bas, par-delà le lac. Comme moi, immobile. Sait-il que je l’observe ainsi ?

KroniK, regarde-nous, figés, prisonniers de cette terre qui certes nous nourrit mais que nous n’avons pas choisie. Comme j’admire la liberté de ceux qui, comme toi, parcourent le monde, de l’Atlantique jusqu’au Levant, des mers du sud jusqu’à nos terres plus austères !

J’admire l’oiseau qui file dans le ciel vers l’autre et apprend à le connaître. Parfois, je suis même jaloux du marin qui découvre d’autres ports, d’autres terres et cultures qui l’enrichissent et l’aident à grandir. Comme j’aimerais aussi suivre ce simple promeneur qui, après avoir joui un instant du repos à l’ombre de mon feuillage, repart d’un pas énergique et revigoré à la conquête de chemins qui me sont interdits.

Car je suis ici planté, par la main d’un brave, qui ignorait pourtant qu’il me condamnait à une éternelle immobilité… Pourquoi ne m’a-t-il point planté face à cet Atlantique dont tu parles tant, auprès d’un noble pin maritime ?

Et c’est cette immobilité que je crains le plus, KroniK. Car elle m’empêche d’être à tes côtés, alors que tu pourrais avoir besoin de moi un jour, là-bas, durant une de tes escales lointaines…

Mais j’ai trop parlé et cette fois, je crois que je t’ai vraiment réveillé !

Le sentiment était étrange… Je me levai, fis quelques pas en me frottant la nuque des deux mains. J’étais à la fois engourdi et conscient que quelque chose de bizarre s’était passé.

Je m’éloignai du bouleau pour mieux le voir, pour mieux le jauger. Un bel arbre trentenaire, à l’écorce blanche mouchetée de vert, posé sur ce qui s’était voulu une pelouse mais avait fort heureusement tourné en un moelleux tapis de mousse frais et douillet.

Ainsi, tu crains que je ne revienne pas de l’un de mes voyages ? Eh bien, tu as raison, qui sait de quoi demain sera fait ? C’est de la philosophie à trois sous, bien sûr, mais nous sommes si prompts à oublier combien notre existence est éphémère, même si certaines journées nous paraissent si longues ! Ah, combien de nuits adolescentes se languissent de voir enfin venir demain !

Et ton immobilité te peine, alors que cette pie qui jacasse à ton sommet peut à tout instant en trois battements d’aile prendre son envol et te laisser à une injuste solitude.

Ecoute, moi aussi je voudrais te dire quelque chose.

Il y a environ un an et demi, mais qu’importe le temps pour toi ? Si, tu le perçois ? Bien sûr, les saisons, suis-je bête ! Au cours d’un de mes voyages les plus lointains, je fis connaissance d’un homme politique très influent dans sa ville, une grande métropole asiatique.

Il me tint le même discours que toi, à propos des voyages et des voyageurs, lui qui n’avait jamais quitté son pays.

Dans le salon dans lequel il me recevait trônait un extraordinaire bonzaï. C’est cela, un de tes frères torturés. Tu es bien militant et revendicatif ce matin !

Je me tournai vers mon hôte et lui désignai le bonzaï. Voyez-vous Excellence, le sédentaire et le nomade sont comme l’arbre et l’oiseau. L’arbre regarde l’oiseau qui s’élance vers le ciel et soupire à sa liberté. Quant à l’oiseau, il soupire en observant l’arbre, lui qui a le privilège d’avoir pu grandir sans quitter ses racines, bien ancrées dans le sol.

Je n’entendis en retour que le gémissement du vent qui avait repris dans les branches et qui ne semblait plus tisser de chant. Mais je savais que la conversation n’était pas terminée.

Quelques semaines plus tard, au retour d’un de ces longs voyages pendant lesquels le bouleau pleureur veillait à la sérénité des Dryades, je m’approchai à nouveau de l’arbre chuchoteur et conteur d’histoires.

À son pied, je répandis un grand seau de sable des Landes, recueilli quelques jours plus tôt sur la côte, près d’Hossegor. Je sentis le frémissement imperceptible et l’agitation qui gagnait mon compagnon. Lorsque je fus certain qu’il était bien à mon écoute, je versai le contenu d’un autre seau, quinze litres d’eau de mer.

KroniK, tu veux ma mort, s’exclama tout à coup le bouleau, les branches pleureuses soudain dressées vers le ciel, comme des bras que l’on soulève en signe d’indignation ou de colère : cette eau est salée, elle va ronger mes racines. Cesse donc cette torture !

Nous avons encore longuement parlé ce jour-là. Depuis, le bouleau pleureur du Jardin des Dryades ne demande plus à être planté auprès d’un pin parasol au bord de la plage…

[fin]

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