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31/05/2006

Escale à Carthage

Mireille Zuffi n’en croyait pas ses yeux : l’avion, au lieu de se diriger comme prévu vers la passerelle de la porte 32 de l’aéroport de Tunis Carthage, comme il avait semblé le faire juste après l’atterrissage qui, au demeurant, s’était très bien passé, comme le reste du vol, même si le repas offert par Tunis Air en classe économique avait pu être qualifié tout au mieux de médiocre, suivait maintenant une de ces voitures de piste que l’on aperçoit parfois dans les films ou dans les reportages à la télé, tournoyant gyrophare allumé afin d’éclairer de mille feux un énorme panneau « FOLLOW ME » fiché à l’arrière du véhicule !

Mireille Zuffi, estomaquée, se tournait sans cesse vers son abondant teckel, qui trônait dans un énorme panier façon osier sur le siège près du sien, côté couloir. « Tu te rends compte, Fifi ! C’est historique, historique ! »

D’un côté, ses yeux fouillaient la nuit, le nez écrabouillé contre le hublot. De l’autre, son cou se tortillait sans cesse afin que son regard curieux puisse parcourir au mieux les nuques des passagers de la classe affaires, à la recherche de James Bond ou de la reine d’Angleterre. À ses yeux, nulle autre personnalité ne pouvait justifier un tel honneur : un changement des règles et procédures en vigueur !

Soudain, le Pavillon présidentiel apparut en pleine lumière. Au bord des pistes mais à l’écart de l’aérogare principale, le pavillon d’honneur, réservé à l’accueil protocolaire des Chefs d’Etat, déroulait son tapis rouge, ses gardes en apparat, et une longue file de limousines et de véhicules de sécurité ou de protocole, d’hommes en noir téléphones portables à l’oreille ou mains à la ceinture…

L’avion s’immobilisa. Dès que la passerelle motorisée fut en place et la porte ouverte, le Chef du Protocole de l’Union internationale des télécommunications et son collègue de la présidence tunisienne s’engouffrèrent dans l’avion. Lorsqu’ils apparurent à nouveau, ils encadraient un homme d’une soixantaine d’années, jovial, affable, décontracté.

Le Secrétaire général était arrivé sur le territoire tunisien.

Le Sommet mondial sur la société de l’information allait pouvoir commencer.

Encore fallait-il protéger cet homme du destin que certains lui avaient dessiné…

Mireille Zuffi ne comprenait pas tout cela mais qu’importe ! Sa première soirée de vacances était déjà épicée d’un souvenir inoubliable… Ce ne serait pas le dernier.

Lorsque le cortège de limousines eut disparu au-delà de l’interminable rangée de drapeaux tunisiens, deux hommes se détachèrent de la pénombre d’une des entrées latérales du Pavillon présidentiel, depuis laquelle ils avaient assisté à l’arrivée du Secrétaire général.

Désignant du doigt un caméraman de la télévision nationale, perché sur une espèce de grue, le plus âgé des deux hommes acquiesçait, comme s’il validait une hypothèse.

- Tu vois, Rafik, il est indispensable que tout soit retransmis en direct. C’est ainsi que nous obtiendrons le meilleur impact médiatique. Sans ça, les images seront interceptées et, sans image, pas d’événement. C’est le mode de fonctionnement qui prévaut dans les médias aujourd’hui.

Il poursuivait précisément en observant les images qui défilaient sur l’écran du caméscope avec lequel son acolyte avait filmé l’arrivée du Secrétaire général.

- Tu as bien observé l’entourage du SG. Les plus importants, et les plus dangereux, ce sont ces trois-là. Le grand frisé au visage tendu, c’est le Coordonnateur principal des Opérations du Sommet. L’indien – en fait il est mauricien –, c’est le Chef du Protocole du SG. Enfin, le blond, ou plutôt le rouquin, qui est habillé à la manière d’un grand reporter, c’est le Chef de la Sécurité.

- Faut-il les éliminer, mon colonel ?

- Non, pas pour l’instant. Au contraire. Les écarter maintenant ferait fuir le SG et l’opération ne serait qu’un demi-succès, donc une défaite. Nous les éliminerons en même temps que le SG, en direct sur les chaînes du monde entier !

- Quand l’opération doit-elle se dérouler ?

- Nous avons plusieurs créneaux. Essentiellement, il s’agit des activités officielles du Sommet : chronologiquement, il y aura la Cérémonie de levée des drapeaux, dimanche ; la Conférence de Presse d’ouverture, mardi ; l’accueil officiel des Chefs d’État, le Cortège des Orateurs vers la Plénière, la Cérémonie d’ouverture, le Déjeuner du Secrétaire général, la Photo de famille, mercredi ; plus, éventuellement, la Clôture du Sommet, vendredi.

- Les occasions seront nombreuses !

- Certes, mais la plupart ont lieu le même jour, mercredi. C’est ce jour-là que l’attention des médias nationaux et internationaux sera la plus grande. Mais c’est aussi le jour où les services de sécurité seront les plus attentifs.

- Pas simple. Quel est ton plan ?

- La première opportunité sera la meilleure. Ce sera dimanche matin, pour la Levée des drapeaux.

- De quoi s’agit-il ?

- Je t’en parlerai demain, sur place. Retrouvons-nous au Palexpo du Kram à onze heures.

Le Palexpo du Kram avait été choisi par les autorités tunisiennes pour abriter le dixième Sommet organisé par l’Organisation des Nations Unies pour plusieurs raisons.

D’une part, la structure de base du Palais des expositions était bien adaptée aux exigences d’un Sommet : il serait relativement aisé de construire dans l’espace à disposition les 35 salles de conférence, dont une Salle des Plénières de 3400 places, un Centre de Presse pouvant accueillir près de 3000 journalistes, une zone sous haute sécurité à l’attention des Chefs d’État et de Gouvernement, un Pavillon pour la Société civile, un autre pour le Secteur privé, une zone de rencontre ainsi que des bureaux pour les trois cents personnes constituant les équipes de l’ONU et de l’UIT.

Par ailleurs, la commune du Kram était située dans la zone de Tunis Nord, ce qui la rendait facile d’accès depuis l’aéroport et à peu de distance des grands hôtels concentrés dans cette zone, dans lesquels seraient logées toutes les délégations nationales présentes au niveau présidentiel. Un plus pour la coordination des transports officiels et de la sécurité.

La sécurité : c’est ce dernier argument qui avait définitivement convaincu les autorités de police tunisiennes. Les environs du Kram, une longue plaine peu peuplée, pouvaient être verrouillés sans difficulté. Malgré tout, quelques jours à peine après les attentats d’Amman, où trois hôtels avaient été soufflés par des kamikazes, la Tunisie se sentait plus que jamais menacée par le terrorisme international.

Mais la menace, une fois de plus, ne venait-elle pas de l’intérieur ?

Deux hommes observaient l’entrée principale du Kram. Elle servirait uniquement à l’accès des Très Hautes Personnalités : Chefs d’État, Chefs de Gouvernement, Premiers Ministres, Princes ou Princesses héritiers.

C’est devant cette entrée que se déroulerait le dimanche matin à onze heures, trois jours avant l’ouverture du Sommet, la Cérémonie de Lever des drapeaux, rappelait le « colonel ».

- Cette cérémonie marque le passage de la zone du Kram, ce que l’on appelle le Périmètre du Sommet, sous contrôle onusien. À partir du moment où le drapeau des Nations unies flottera au sommet de ce mât, le Périmètre jouira de l’extraterritorialité, c’est à dire que nous ne pourrons plus intervenir à l’intérieur du Kram sans l’autorisation expresse du Coordonnateur principal et du Chef de la Sécurité.

- Et comment allons-nous agir ?

- T’inquiète, le Secrétaire général ne verra pas le drapeau de l’ONU flotter au vent de Tunisie ! Nous agirons précisément lorsqu’il aura le nez en l’air, comme tous, pendant que la Garde d’honneur onusienne hissera le drapeau !

- J’aime mieux ça, mon colonel !

Un grand éclat de rire mit fin à la conversation.

La camionnette s’engouffra dans l’avenue peu avant cinq heures du matin. Elle s’arrêta devant une nacelle élévatrice stationnée aux abords du Palexpo du Kram. Deux hommes s’engouffrèrent dans la tente aménagée au pied de la nacelle, identique à celles utilisées pour abriter les chantiers des intempéries. La camionnette repartit aussitôt. À aucun moment, elle ne fut contrôlée : sur le pare-brise trônaient tous les laissez-passer nécessaires au transit dans la zone sécurisée.

Les deux hommes n’avaient plus qu’à attendre patiemment : la cérémonie n'était pas prévue avant onze heures...

À environ onze heures moins le quart, V., Chef du Protocole du Sommet, sortit précipitamment de son bureau et se dirigea vers celui du Secrétaire général.

-  Monsieur le Secrétaire général, nous allons procéder à la Cérémonie de Lever des drapeaux. Les représentants des autorités locales et nationales sont tous arrivés et nous attendent.

-  Bien, je suis à vous dans une minute.

Devant le Pavillon octogonal du Kram, qui servirait dès l’ouverture du Sommet d’entrée d’honneur pour les Chefs d’État, se dressaient trois mâts. Au sommet des deux mâts extérieurs flottaient déjà les drapeaux de l’Union internationale des télécommunications et de la Tunisie. Le mât central était prêt à recevoir le drapeau des Nations unies.

Un petit groupe d’officiels conversait devant le parterre fleuri, spécialement décoré pour l’occasion, qui bordait le terre-plein central. Il y avait là, entre autres, Mme le Maire de Tunis, le Gouverneur de Tunis, le Ministre des Communications, le Représentant permanent des Nations unies en Tunisie, F., le Coordonnateur principal des opérations, ainsi que D., le Chef de la Sécurité, qui surveillait ses hommes.

Ceux-ci, au pied des drapeaux, attendaient les instructions. Un peu en retrait, la musique militaire se tenait également prête.

À une cinquantaine de mètres, de l’autre côté des grilles du Kram, les deux hommes étaient sur la nacelle et faisaient mine de vérifier l’éclairage urbain et les installations électriques. L’un d’eux cependant ne quittait pas le Kram des yeux. Il s’exclama soudain :

-  On dirait qu’ils vont commencer. Ils sont déjà tous en place.

-  Mais où sont les gars de la télé ? Ils devraient être là !

-  Mais c’est qu’ils sont en avance, ces abrutis de l’ONU !

En effet, le sergent F., à l'invitation du Chef du Protocole, se dirigeait déjà vers les officiels. Il se plaça au garde-à-vous face au Secrétaire général et s’adressa à ce dernier :

-  Monsieur le Secrétaire général, je sollicite l’autorisation d’envoyer les couleurs des Nations unies !

-  Accordée !

Le sergent fit demi-tour, se dirigea au pas cadencé vers la garde d’honneur et lança un ordre :

-  Envoyez les couleurs !

La musique militaire entonna un air martial pendant que les gardes des Nations unies hissaient peu à peu le drapeau.

Les deux hommes sur la nacelle étaient fébriles.

- Il faut y aller. Vas-y, tire !

L’autre, l’oeil rivé sur la lunette du fusil qu’il avait sorti de sa cache, ne bougeait pas.

- Les ordres sont stricts. Rien ne se passera sans les caméras. Pas d’images, pas d’info.

- Qu'est-ce qu'ils font ? C'est presque fini.

- Les voilà ! J’aperçois le Chef de la Presse et deux caméramans à la porte du Kram ! Prépare-toi !

Une équipe de télévision venait en effet de débouler devant l’entrée du Kram, escortée depuis le Centre de Presse par le Chef de la Presse, qui était à l’évidence très énervée.


- Mais pourquoi ont-ils commencé en avance ? Ils ne connaissent vraiment rien à la télévision et au direct, ceux-là !

Le garde devant la porte n’était à l’évidence pas la personne à laquelle elle s’adressait, aussi ne broncha-t-il pas. En fait, son attention était ailleurs. Il observait le groupe des officiels qui se congratulaient : la cérémonie était déjà terminée et l’heure était à la bonne humeur et aux félicitations.

Mais les choses s’accélérèrent et le groupe fut pris tout d’un coup d’une brusque agitation. Un des soldats de la garde d’honneur se dirigeait même à toutes jambes vers l’entrée et les caméramans en criant et gesticulant.

Restez en arrière ! Rentrez dans le Kram !

Comprenant que les choses n’allaient pas comme prévu, le garde posté à l’entrée lui prêta aussitôt main forte en repoussant, malgré leurs protestations véhémentes, sa collègue Chef de la Presse et l’équipe de télévision.

Que se passe-t il ?

La réponse était suspendue à sept mètres de hauteur, au sommet du mât central. Malgré les répétitions de la veille, malgré toute l’attention apportée à la manoeuvre, le drapeau des Nations unies avait été hissé à l’envers, la tête en bas. Et aucun officiel ne voulait laisser une équipe de télévision immortaliser cette bourde protocolaire qui, par ailleurs, n’aurait pas manqué d’être de mauvais présage.

Ce n’est que près de dix minutes plus tard que l’équipe de la télévision tunisienne fut autorisée à s’approcher des trois mâts. Et ce n’est qu’à partir de ce moment là que le tireur embusqué aurait pu obtenir l’autorisation d’agir.

Trop tard ! La cible était déjà loin.

- Nous l’aurons la prochaine fois. Ce n’est qu’une coïncidence malheureuse.

Le « colonel » était furieux mais il ne laissa rien transparaître en saluant le Secrétaire général devant son bureau.

Bien qu’il montrât bonne figure, le « colonel » n’en était pas moins furieux. Tout indiquait qu’ils avaient galvaudé une des meilleures occasions d’intervenir. Il avait fait un petit tour d’inspection discret du Kram et comprenait bien que les hommes des Nations unies ne prenaient pas leur travail à la légère.

Ils étaient de vrais professionnels et il serait très difficile d’agir avec le dispositif de sécurité mis en place.

Mercredi matin, le cortège des voitures officielles entamerait sa ronde ici même, à l’entrée d’honneur du Kram. Mais les gardes onusiens, avec le soutien de la police nationale, avaient déjà eu l’idée d’installer un rideau protecteur devant la zone d’arrivée des véhicules, rendant impossible la tâche d’un tireur embusqué. De plus, les journalistes n’avaient pas le droit de se joindre aux escortes officielles, rendant impossible la prise d’images, élément fondamental de la mission.

Ensuite, l’accès à l’intérieur du Kram était strictement contrôlé par des postes en double équipe, une nationale et une des Nations unies, et il était donc quasiment impossible d’infiltrer tout armement. De plus, ces gardes étaient zélés au point d’avoir mis en place un service nocturne avec patrouilles et contrôles permanents !

Restait l’empoisonnement.

Le Secrétaire général participerait au déjeuner des Chefs d’État, juste après la clôture de la première séance plénière, vers treize heures, mercredi. Le personnel de la chaîne hôtelière Abou Nawas était en charge de la logistique de ce déjeuner. C’était bien là qu’il trouverait la solution. Il n’aurait aucune peine à faire embaucher un de ses hommes comme extra pour cette occasion si particulière.

Il avait bien pensé faire assassiner le Secrétaire général par cet homme, mais restait à nouveau la question quasiment insoluble des armes.

Non, la meilleure solution était sans aucun doute l’empoisonnement !

Pendant ce temps, dans la salle de restaurant magnifiquement aménagée dans les locaux du Kram et dans l’inconscience de ce qui se tramait, se succédaient les répétitions de la brigade des serveurs. Il n’était pas simple de servir plus de cinquante personnes en même temps, sans heurt, avec élégance et raffinement ! Le vin présentait une difficulté particulière car il ne faudrait pas commettre l’impair d’en proposer ou, pire, d’en servir à une des personnalités musulmanes.

À quelques kilomètres de là, dans la hall d’arrivée de l’aéroport, Moïse, responsable de la restauration pour le Sommet, rongeait son frein et cachait mal son impatience. Il se remémorait sans cesse avec horreur les raisons de sa présence ici.

Jeudi midi, V., Chef du Protocole du Sommet, M., son collègue tunisien, F., le Coordonnateur principal des opérations, lui-même ainsi que son bras droit Abdel, s’étaient retrouvés autour du Ministre du Tourisme en personne dans un salon de l’hôtel Abou Nawas Tunis afin de goûter le menu qui allait être offert à l'occasion déjeuner du Secrétaire général.

Et ce déjeuner fut un fiasco...

Malgré les avis, voire les conseils, de convives prêts à apporter leur expérience, malgré les tentatives successives d’améliorer les plats présentés, qui firent que ce repas de travail durât plus de trois heures, Moïse partageait, pour sa plus grande honte, l’avis des représentants onusiens : ce menu n’était pas digne de la table de Chefs d’États.

Dans sa fureur, le Ministre avait quitté le salon précipitamment et avait manqué de peu tomber de tout son long dans le hall de l’hôtel après s’être pris les pieds dans la laisse d’un abondant teckel et subi les remontrances de la vénérable maîtresse de l’animal, une touriste suisse selon les informations qui lui furent transmises un peu plus tard.

Moïse avait donc pris l’initiative de faire venir de Paris en catastrophe un chef de cuisine français, Ivan, qui, par amitié, avait accepté de relever le défi, quelques jours à peine avant le repas de gala. Moïse faisait pleinement confiance à Ivan. Il savait cependant que si la deuxième dégustation, prévue dès le lendemain lundi, était également un échec, les dirigeants de l’Abou Nawas ne lui pardonneraient pas sa décision de faire appel à un chef étranger. !

Il jouait sa place...

La solennité de l’instant se traduisait par un silence pesant.

Cinquante Chefs d’État et de Gouvernement étaient réunis dans le restaurant d’honneur aménagé dans le Palexpo du Kram.

La salle de conférence qui abritait le repas du Secrétaire général, reconvertie pour l’espace d’un repas en palace aux murs tendus de soie, au mobilier raffiné, aux tableaux de maîtres et aux tapis somptueux rappelant aux hôtes de marque la qualité des artisans nationaux, n’avait pas réussi à s’imprégner de l’âme et de la légendaire hospitalité tunisiennes.

Peut-être ces femmes et ces hommes étaient-ils trop conscients de leurs rôles communs, de la lourdeur des responsabilités qu’ils partageaient, qui sur les contreforts de l’Himalaya, qui dans les savanes méridionales de l’Afrique, qui encore près des glaces du cercle arctique.

Seule l’Amérique latine manquait à cet aréopage international. Fidel Castro souffrant, cependant représenté au Sommet par son fils, Luiz Inácio Lula da Silva inextricablement englué dans les accusations de corruption des ténors de son parti politique, Álvaro Uribe en pleines négociations avec la plus vieille guérilla d’extrême gauche du monde, les FARC, Nestor Kirchner trop occupé à tirer l’Argentine de la crise financière, Hugo Chavez en pleine croisade contre le néo-libéralisme dont l’industrie des télécommunications se nourrissait sans foi ni loi, et d’autres encore comme El Salvador, la Bolivie, le Mexique ou le Chili, à différents stades de processus électoraux majeurs, avaient boudé cette rencontre pour se consacrer à leur affaires intérieures.

Cela expliquait-il le silence, les murmures, le manque d’entrain, voire d’enthousiasme ?

Ou tout cela était-il dû à ce fauteuil vide, à la place d’honneur, celle de l’amphitryon de ce repas, celle du Secrétaire général ?

Pourquoi le Secrétaire général n’était-il pas dans la salle ? Quelle raison exceptionnelle pouvait justifier qu’il fit attendre cinquante dignitaires de ce calibre ? Avait-il oublié qu’ils l’avaient élu à son poste ?

Devant son bureau provisoire, installé à l’étage inférieur, F. tournait en rond, faisait trois pas, passait la tête dans l’embrasure de la porte, jetait un coup d’œil à l’intérieur, lançait un regard pitoyable vers son patron, en vain, puis reprenait sa ronde sans fin…

Le Secrétaire général ne voulait rien entendre.

Le temps passait. Les services du Protocole et de la Sécurité s’impatientaient. Et que dire des Chefs d’État !

En désespoir de cause, F. monta les escaliers quatre à quatre et, devant des Chefs du Protocole médusés, se vit faire un signe au maître d’hôtel pour lui intimer l’ordre de servir.

C’est ainsi que, la mort dans l’âme, il assista à ce simulacre protocolaire, annonça les plats puis le dessert, avant d’inviter les personnalités présentes, quarante-cinq minutes plus tard, à descendre au rez-de-chaussée pour la « photo de famille » traditionnelle…

Quelle ne fut pas la surprise de tous de découvrir, déjà placé sur le podium, un Secrétaire général se confondant en excuses mais très souriant, évitant les questions indiscrètes avec son habileté diplomatique et son flegme habituels !

Hasard ? Chance ? Informations privilégiées et confidentielles ? Sécurité rapprochée ?

Nous ne saurons probablement jamais.

Selon des sources d’information dignes de confiance, un colonel de l’armée se serait rendu dans les cuisines du Kram peu après le repas et aurait, pour des raisons inexpliquées et dans un élan de colère incontrôlable, brisé plus d’une centaine d’assiettes et de verres en cristal…

On murmure sous le manteau qu’il aurait été furieux de ne pas avoir été invité au repas. Comment expliquer autrement cet accès sanguin ?

En fin d'après-midi, un avion décollait de Tunis pour Djerba. Mireille Zuffi et son abondant teckel poursuivaient leur voyage.

[FIN]

Commentaires

Comme avec le communisme le concept de l'égalité fût transformé en monstre, ainsi avec le libéralisme, c'est au tour de la liberté d'être totalement défigurée.

Écrit par : khsf | 01/06/2006

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