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10/10/2005

Adieu Euzkadi

Elle marchait le long de la Grande Plage, bordée de cabines en toile à grandes bandes rouges, blanches et bleues, de gamins aux rires stridents, de belles élégantes à la peau nacrée sous leurs tenues soyeuses, et de souvenirs d’amours anciennes qui la faisaient sourire à présent.

Des chapelets de surfeurs se laissaient bercer par la houle atlantique, patients scarabées perchés sur leurs planches. Mme Lopez vendait ses glaces et hélait le touriste aux joues rouges, au crâne brûlé, aux épaules en feu.

Un jeune arpentait de sa grande foulée dégingandée les rangées touffues de corps alanguis, un panier d’osier calé sur les hanches et serinait sa rengaine quotidienne : « Beignets abricot ! Chouchous ! Beignets abricot ! Chouchous… »

La Roche Plate émergeait puis disparaissait au rythme des vagues, comme un clin d’œil, alter ego diurne du long phare blanc de Saint-Martin qui lui ne se réveillerait qu’au crépuscule pour sa nocturne mission.

Arène circulaire détachée de la symétrie touristique bien alignée, une tribu d’adolescents dodelinait aux accords d’une guitare, avec la stoïque patience de ceux qui savent que, dès les premiers couverts servis dans les restaurants de la ville, la plage tout entière leur appartiendrait à nouveau jusqu’au petit jour.

Arantxa fredonnait. Ses pas effleuraient à peine le promenoir de la Reine des plages, la plage des rois. L’amour l’attendait ce soir.

L’amour ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Il était attablé devant un copieux petit-déjeuner. La table, minuscule, était recouverte d’une jolie nappe aux motifs rouge et vert. Il n’y avait vraiment pas beaucoup de place sur le balcon mais il considérait l’opportunité de prendre son café tous les matins face à l’océan, même à l’étroit sur ce balcon ridicule, comme le plus beau cadeau que la vie lui avait offert.

Lorsqu’il portait à sa bouche l’immense bol, ébréché mais irremplaçable, qui trônait sur la table comme un immense trophée, et que sa langue gourmande lapait à la surface du café le beurre qui avait glissé au moment où il avait trempé sa tartine, ses yeux glissaient toujours le long de la plage, à la poursuite du coureur matinal qui l’accompagnait depuis des mois.

Deux hommes aux vies bien réglées, presque monotones, qui semblaient toutes deux suivre un rituel établi pour durer, encore, toujours, comme le mouvement des marées à l’entrée du port, comme le ressac sur la grève.

Il abandonnait son compagnon inconnu lorsqu’il dépassait l’alignement de rocs dressés face à la plage pour contrarier les efforts de l’Adour qui, saison après saison, semblait vouloir priver la plage de la Chambre d’Amour de sa langue de sable. Un dernier regard, une dernière gorgée de café, azkar eta ona, fort et bon, le petit déjeuner était fini.

A son poignet gauche, comme tous les matins, sa montre indiquait alors sept heures trente-huit. Une vie bien réglée et monotone.

Monotone ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.

...

Comme il le faisait régulièrement trois fois par semaine, même si aucun vol n’était prévu pour l’appareil, Jean-François Ducailler tournait autour du bijou de l’Aéroclub des Vignes, un magnifique Écureuil AS 350 B2.

La passion de Jean-François pour les hélicoptères remontait aux années soixante et à son service militaire, qu’il avait accompli en tant que mécanicien sur une base aérienne. De cette période, il gardait – en plus des souvenirs traditionnels des gamins de son âge – de très solides connaissances qui lui avaient permis de trouver un bon boulot auprès de la plus grande compagnie aérienne française et, surtout, cette passion pour le pilotage et l’entretien de ces drôles d’oiseaux.

Le temps avait bien passé depuis et, avec les fils argentés qui avaient peu à peu tissé leur toile dans sa chevelure, était venu le temps des restructurations, des délocalisations et pour lui – il pensait d’ailleurs avoir été chanceux – le temps de la préretraite.

Cela lui donnait l’opportunité de se consacrer au petit aéroclub vendéen qu’il avait monté quinze ans plus tôt avec une poignée de fanatiques, et il n’était pas peu fier d’avoir réussi la symbiose entre les amateurs de vol à moteur et de vol à voile, deux communautés qui généralement s’évitaient avec respect…

À ses yeux, le bijou du club était « son » Écureuil (c’était d’ailleurs bien lui qui comptait le plus grande nombre d’heures de vol à ses commandes.) Une superbe machine qui pouvait transporter jusqu’à six passagers en plus du pilote sur une distance maximale de près de 700 kilomètres et à une vitesse de pointe de quelques 133 nœuds, soit pratiquement 250 kilomètres à l’heure !

Pas mal pour un petit pilote de province !

Libéré de ses obligations professionnelles, Jean-François venait au club pratiquement un jour sur deux, pour chouchouter l’hélico, écouter ronronner son moteur, vérifier que tout allait bien.

Comme tous ces matins-là, Jean-François s’apprêtait à faire un petit vol de maniabilité de routine.

De routine ? Peut-être. Rien n’est simple, même à quatre cents kilomètres du Pays Basque.

...

Arantxa marchait au rythme de la houle et suivait le battement du ressac sur la grève et les récifs. Elle dansait avec les vagues. Sa piste de danse, c’était cette longue promenade du front de mer, qui courait depuis la Descente de l’Océan et la plage du Miramar jusqu’aux arcades centenaires du Casino municipal.

Et nous étions mardi. Le mardi, c’était le jour de son cours de danse.

La danse…

Sa palette multicolore de pulsations variées qui expriment tour à tour la mélancolie extatique du bandonéon de Piazzolla, l’ivresse d’une nuit de flamenco andalou parfumée au vin de Jerez, l’éclatante énergie de la fête baroque ou peut-être juste une simple tradition, colportée de bouche à oreille, d’anciens à jeunesse, de place de village en fronton ensoleillé, dans la musette d’un accordéoniste rieur.

La danse…

Son âme qui s’abandonne, se laisse conduire sans résistance par les élans sensuels de la musique, des corps en communion, et glisse peu à peu vers un monde de rêves, détachée de la simple réalité terrestre et enfin libérée de tout poids.

Dans quelques heures elle danserait avec Luc.

Oserait-il s’enhardir aujourd’hui à la séduire ? Peut-être même l’embrasserait-il enfin ? Un simple baiser…

Simple ? Hélas ! Rien n’est simple en Euzkadi.

...

A sept heures trente-neuf, Luc était dans la cuisine et, comme tous les matins, faisait sa vaisselle et rangeait les ustensiles du petit-déjeuner. Cela ne lui prenait que quelques minutes.

Ce matin-là, contrairement à ses habitudes, il ne quitta pas immédiatement l’appartement de la Chambre d’Amour. Nous étions le sept juillet et ce jour-là était sacré pour tous les espagnols et plus particulièrement pour les aficionados, les amateurs de corrida.

Tous les ans, le sept juillet marquait le début des fêtes de Pampelune et, à huit heures précises, les festivités commençaient par l’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues de la ville, dans le couloir qui les conduisait depuis le corral de Santo Domingo jusqu’aux arènes. Des centaines de jeunes vêtus de rouge et blanc se lançaient, avec pour unique rempart un journal soigneusement roulé pour tenter si nécessaire un raffut rugbystique ou une passe hasardeuse pour écarter de leur chemin les bêtes lancées à leurs basques, et éviter le souffle de la mort dans leur dos.

À huit heures dix-sept, la course était terminée, sans encombre. Et on sonnait à la porte.

Luc, surpris, alla néanmoins ouvrir. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu’il reconnut le joggeur qui passait sur la plage tous les matins. Et il resta stupéfait lorsque le fort des Halles qui l'accompagnait le coureur inconnu l’assomma d’un coup de poing qui lui fait pratiquement exploser le nez.

Non, rien n’est simple au Pays Basque.

...

Le jour s’était à peine levé sur le tarmac de l’Aéroclub des Vignes mais Jean-François Ducailler s’affairait déjà autour de son AS 350 B2.

Matinal, à son habitude, car il avait appris à préférer les vols du petit matin. Aux ocres et pourpres du soir, il avait toujours préféré, peut-être parce qu’elle était synonyme de fraîcheur, la lumière bleutée qui entourait la campagne juste après l’aube et les traînées de brume qui s’accrochaient à la cime des arbres, avant d’être dispersées par le soleil et le souffle des rotors de l’appareil.

- Bonjour !

Le salut tonitruant le fit sursauter.
- Nom de Dieu, vous m’avez fait peur ! Je ne vous ai pas entendu venir.
- C’est normal, j’étais là avant vous. Je vous attendais.
- Ah bon, et pourquoi faire ?
- De l’hélico, pardi ! Quelle question !

Un peu désarçonné, Ducailler tenta de reprendre la situation en main.
- Vous vous êtes inscrit ? Je n’étais pas au courant.
- Pas vraiment. Nous ne souhaitons pas de publicité sur ce vol.
- Nous ?
- Oui, nous, poursuivit une voix dans le dos du pilote. Assez discuté, en route.
- Et nous allons où, comme ça ?
- À la plage…

Il allait protester lorsqu’un troisième larron apparut, et un simple regard fit comprendre à Jean-François que l’affrontement verbal était terminé. Le gars tenait à la main un AKS-74U, le trop fameux fusil d’assaut Kalachnikov, arme favorite de la plupart des groupes armés : militaires, gangsters ou terroristes.

L’heure n’était plus à la plaisanterie. Il lui fallait passer en mode survie. Car ses visiteurs du matin appartenaient sans doute aucun à l'une des deux dernières catégories. Il respira profondément. Il devait avant tout rester calme.

La journée ne serait pas simple.

...

Arantxa jeta un coup d’œil à sa montre et conclut qu’elle pouvait encore passer à son appartement avant de remonter en ville à son cours de danse.

Elle habitait Rue Lavernis, une ruelle en pente à deux pas de la Grande-Plage, coincée entre le magasin le plus connu de la ville, au nom synonyme d’espérance à l’époque de son inauguration, juste après la guerre, le Biarritz Bonheur, et l’agence locale d’une banque réputée pour son parrainage continu du Tour de France.

Devant son miroir, elle hésita un instant devant les différentes tonalités de ses rouges à lèvres, puis opta pour une note légère. Ce n’était qu’un cours de danse, pas un bal ! Et le temps était radieux, il ne fallait pas l’assombrir avec des teintes trop lourdes.

Elle jeta une paire de chaussures dans son sac et passa à la salle à manger pour prendre un fruit dans la corbeille posée sur la table, corne d’abondance aux couleurs de l’été.

Près de la télévision, le signal lumineux du répondeur téléphonique clignotait, signe qu’un nouveau message avait été déposé dans sa boîte vocale.

Elle activa le répondeur… sa mère ! Elle leva les yeux au ciel.

- Dis-moi, ma chérie, j’ai entendu que tu sortais avec Luc. C’est bien celui que tu as rencontré à la danse, n’est-ce pas ?

- Maman, soupira-t-elle, agacée et parlant du coup avec le répondeur comme si sa mère était devant elle. Mais la voix continuait.

- Tu sais qu’il est espagnol ? Et policier ? Tu devrais être prudente. Que fait un policier espagnol installé en France ? N’oublie pas que tu es basquaise, Arantxa.

De colère, elle balaya le répondeur téléphonique du revers de la main.

Non, elle n’oubliait pas ! Maudite politique.

Être la fille d’Iñaki Berekoitia, le Président de Euzkal Batasuna, n’avait jamais été simple…

...

Depuis combien de temps le gardaient-ils ainsi dans le noir ? Deux heures ? Impossible à dire. Deux jours ? Plus ? Il n’était plus sûr de rien. Il avait perdu le sens du temps.

Comme le hululement d’une effraie qui part en chasse, une plainte s’échappa de sa gorge enrouée par la soif et la peur. Il émit bien malgré lui une succession de petits gémissements irréguliers, comme le flot palpitant du sang s’échappant du cou de la volaille que l’on saigne, promesse de repas de fête pour l’assassin tout puissant mais assurance de mort pour l’animal entravé.

Il était ligoté et on avait recouvert son visage d’une opaque cagoule de laine épaisse dont une découpe lui dégageait la bouche, afin qu’il puisse respirer sans pour autant voir ses gardiens. Son nez était brisé. Ses mains, entravées dans son dos, lui faisaient mal : les liens, serrés avec hargne sans doute, empêchaient une irrigation correcte de ses doigts. Ces derniers étaient déjà gourds et le lançaient de plus en plus.

Mais le plus douloureux était d’avoir à attendre sans savoir, épave ballottée, impuissante, dans la mer d’un destin
qu’il ne contrôlait plus.

Il n’avait vu voir personne. Personne n’avait répondu à ses questions autrement que par des grognements, ou de sourds borborygmes incompréhensibles ponctués de coups de pieds hargneux. Souffle coupé, douleur au ventre, il préférait laisser mourir ses plaintes sur ses lèvres et n’osait plus risquer de provoquer l’ire de ses geôliers.

Il gémit encore.

À juste titre, hélas. À quatre cents kilomètres de là, un hélicoptère prenait son envol. Pour Luc, le dernier voyage avait déjà commencé.

...

L’hélicoptère avait fait un détour devant le port de Saint-Jean-de-Luz, comme pour aller goûter aux embruns qui s’envolaient par-dessus les digues fermant la baie, ou pour faire admirer sa puissance ou sa vitesse aux promeneurs musant autour des chalutiers et provoquer les aboiements apeurés de quelques vieux roquets et l’ire bougonne de leurs maîtresses bousculées dans leur routine quotidienne et tout à coup emportées par la vigueur soudaine et colérique de leurs compagnons de vieillesse. En fait, le détour avait pour but de suivre à la lettre l’horaire établi.

Bidart fut englouti en quelques tours de pales et bientôt furent en vue le château d’Ilbaritz puis les plages de la Milady et de Marbella : Biarritz s’ouvrait à l’admiration des passagers par sa frontière sud.

Apparemment insensible à la beauté de la côte déchiquetée, trépas rocheux de la chaîne des Pyrénées venant jeter ses dernières forces dans les vents et l’onde d’ouest, le pilote fit bifurquer l’appareil vers le large, contournant la plage de la Côte des Basques, le Rocher de la Vierge et le Musée de la mer.

Il attendait un signal.

***


Dans une ferme isolée de l’arrière-pays, le long de l’Adour, entre Urt et Urcuit, deux gardes se saisissaient d’un Luc désemparé et à bout de force.

Il le placèrent à nouveau dans la grande caisse en fer qu'ils avaient utilisée lors de l'enlèvement et ils la chargèrent à l’arrière d’une camionnette, puis prirent la route en direction de la côte.

...

Arantxa sentit un frisson s’emparer d’elle. Comme le souffle de l’amour qui lui caressait le visage.

C’est alors qu’elle remarqua le bruit de l’hélicoptère. Elle leva les yeux et aperçut un Père Noël, suspendu à un filin, qui atterrissait sur le toit de l’hôtel de ville.

Même si ce n’était pas la saison, elle interpréta cette image comme un présage heureux. La vie allait la combler !

En arrivant devant la parfumerie, juste devant les feux tricolores qui marquaient l’entrée du passage Gardères sur l’avenue Edouard VII, elle jeta un coup d’œil dans la vitrine, non qu’elle fut attirée par les parfums mais parce qu’elle voulait contrôler une dernière fois l’image d’elle qui se projetait dans ce miroir improvisé.

Mais un autre reflet attira son attention, prolongé d’ailleurs par des bruits de coups de freins, le fracas des avertisseurs sonores et l’angoisse stridente des premiers cris de témoins choqués.

Elle se retourna d’un bloc, soudain glacée, pour retrouver du regard la fourgonnette dont elle avait aperçu la trace grise dans la vitrine. En fait, le véhicule était blanc. Elle avait été trompée par le miroir. Mais la couleur importait peu.

Apparemment, la camionnette était arrivée en trombe par l’avenue Jean Petit, entre la Cité administrative (sur le toit de laquelle le Père Noël s’était posé un instant plus tôt) et le Commissariat de police. Il fallait être victime d’un accès de folie ou proche du coma éthylique pour oser conduire de la sorte sur le pas de porte des bureaux de la police !

Après avoir brûlé le feu qui marquait la limite entre l’avenue Jean Petit et l’avenue Edouard VII et manqué de peu renverser un piéton qui sortait un sac à la main d’une des boutiques de mode riveraines, le chauffard vira brutalement vers sa gauche, arracha au passage le petit pilier lumineux placé à l’extrémité du terre-plein central, franchit tant bien que mal ce même terre-plein en retombant sèchement sur la chaussée opposée et fonça en direction de la place Clemenceau.

C’est à ce moment qu’Arantxa l’avait aperçu dans la vitrine.

Qui était ce fou ?

Elle pensait le voir disparaître vers l’avenue Foch ou l’avenue de Verdun — en sens interdit ! — pensant comme tout le monde assister à une cavale après une attaque de banque ou quelque autre exaction du même genre lorsque le camion pivota, lui faisant face, et se précipita à tombeau ouvert en direction de la parfumerie. Il n’était pas à plus de trente mètres du trottoir sur lequel un instant plus tôt Arantxa rêvassait encore en songeant à l’effet qu’elle pourrait avoir sur Luc !

Sans demander son reste, avec les autres passants affolés, elle s’enfuit à toutes jambes en dévalant à nouveau le passage Gardères, tout en regardant derrière elle ce qu’il advenait du camion fou.

Elle vit alors le camion qui faisait une nouvelle embardée qui le propulsa en travers du passage. Il avait fait pratiquement trois quarts de tour en dérapage et se trouvait ainsi prêt à poursuivre sa course.

Les fuyards, soulagés, pensèrent qu’il en serait ainsi.

Au lieu de cela, le conducteur stoppa son véhicule diabolique dans un crissement de pneus et le chaos des secondes précédentes sembla se figer tout d’un coup. Plus rien, ni personne ne bougeait.

Sur les avenues et en bas de la place Clemenceau, les automobilistes tétanisés n’osaient ni respirer ni suivre les indications des feux tricolores. Pas un ne voyait le feu vert et surtout, pas un n’osait franchir la virtuelle barrière protectrice des feux. Derrière les premiers de la file, les suivants, d’ordinaire si pressés, avaient oublié leurs klaxons.

Arantxa, à demi fléchie, prête à se coucher, observait elle aussi l’incroyable scène. La camionnette blanche barrait le passage Gardères par le haut, tournée au trois-quarts, nez pointé vers la place Clemenceau.
Elle pouvait apercevoir le chauffeur qui s’était penché vers le côté droit du véhicule, comme pour regarder vers le bas de la rue. Elle crut d’ailleurs que le conducteur lui faisait un signe de la tête, l’invitant à regarder vers l’arrière du camion.

Par réflexe, plutôt que par certitude, son regard glissa vers sa gauche, suivant l’indication muette. Alors que ses yeux glissaient devant la portière latérale gauche de la fourgonnette, celle qui lui faisait face, sans vraiment la voir, celle-ci s’ouvrit tout à coup, happant son attention par surprise.

Comme les autres témoins, elle fut bernée par les assassins. Ils avaient réussi à focaliser l’attention de tous sur cette fourgonnette blanche. C’est pourquoi, ni Arantxa ni les autres spectateurs médusés n’aperçurent le Père Noël qui était réapparu comme par enchantement sur le toit de la cité administrative. Ni le fusil à lunette qu’il venait d’épauler.

Elle écarquilla les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait à l’intérieur du fourgon plongé dans l’obscurité car il n’avait pas de vitres.

D’abord, elle ne vit rien. Mais elle entendit un homme qui hurlait :


- Cours, tu es libre !


Un homme sortit enfin, en titubant. En fait, il fut plutôt projeté à l’extérieur par l’un des hommes qui se trouvait à l’arrière du fourgon. Il tomba lourdement, tête en avant sur l’asphalte, s’écorchant le visage et les mains qui étaient menottées.

Du sang jaillit aussitôt de son nez, maculant le sol et ses vêtements qui semblaient déjà sales et déchirés. Hébété, le pauvre hère se redressa, cherchant à s’orienter. Mais ses yeux se refusaient à la lumière. Il semblait comme aveuglé, comme s’il avait passé trop de temps dans l’obscurité.

Arantxa, prise d’une soudaine compassion, voulut l’aider, lui porter secours. Elle se redressa, courageuse, téméraire peut-être. Mais la bribe de dialogue qu’elle avait cru avoir avec le conducteur lui donnait comme un sentiment de responsabilité. Elle se sentait curieusement concernée par cette histoire, comme si elle n’était pas un témoin anonyme dans la foule des passants.

Apparemment d’ailleurs, elle n’était pas si téméraire que cela. Dans le camion comme autour d’elle, tout était figé. Aucune menace. Pas un geste hormis le sien.

Attiré par ce mouvement qu’il avait vaguement perçu, l’homme se redressa enfin, tendant ses mains jointes qui cherchaient, malgré les menottes, à s’ouvrir vers cette cible qui s’offrait à lui, symbolique, unique espoir. Il esquissa enfin un pas dans sa direction.

C’est à cet instant que la vie d’Arantxa se brisa.

...

Comme dans ces cauchemars durant lesquels on plonge dans une chute sans fin, parce que douloureusement répétitive, alors que paralysé, on est incapable de se mouvoir ou même de hurler ses peurs pour s’en libérer, Arantxa était prisonnière d’une réalité qui la dépassait, l’écrasait.

L’homme que l’on venait de jeter si brutalement du camion, c’était Luc.

Maintenant, à quelques pas d’elle, il se traînait, plus qu’il ne marchait, à sa rencontre. L’avait-il reconnue ? Ou ne pourchassait-il qu’une silhouette vague, inconnue ?

Question sans réponse. Le monde s’était arrêté là, d’un coup.

Pendant un instant qui lui parut une vie, son cœur cessa de battre. Souffle coupé. Muscles tétanisés. Elle était paralysée par la terreur. Malgré cette peur, elle voulait avancer pour secourir Luc mais elle n’arrivait pas à esquisser le moindre pas.

Autour d’elle, toujours rien, ni personne ne bougeait. Les passants, le conducteur et les passagers du fourgon, les conducteurs et passagers des autres voitures présentes sur les lieux du drame.

Tous immobiles, comme si le temps avait suspendu son cours.

Seul Luc tentait maintenant de se mouvoir, de forcer ses jambes engourdies par sa détention et le temps passé dans cette caisse. Mais il était bien seul. Et ses efforts semblaient vains. Il progressait à peine.

Mais s’étant habitué à la lumière il leva les yeux à son tour et la vit enfin. Alors il surmonta sa douleur et se redressa tout entier. Hurlant sa rage, il avait à nouveau un but, comme une rive à atteindre, un espoir.

Il avait retrouvé sa dignité d’homme et sa liberté. Arantxa était là. Il tendit ses mains vers elle.

Cette fois, elle comprit qu’elle était bien plus qu’une ombre méconnaissable. Elle voulut se précipiter vers Luc. Un fois encore, un signe du conducteur du fourgon attira son attention, brisant son élan. Il tendait le bras vers la mairie.

Elle se retourna. À cet instant précis, le Père Noël, l’œil rivé dans le viseur de son arme, appuyait sur la gâchette et depuis le sommet de la cité administrative, projetait Luc au sol d’une balle dans le genou gauche.

Elle avait senti le souffle de la balle lui frôler l’épaule.

Elle se retourna à nouveau et vit Luc, un genou à terre, qui poussait sur ses mains enchaînées pour se lever à nouveau. Elle sursauta lorsque Luc fut projeté en arrière par l’impact de la deuxième balle, qui vint frapper le genou droit.

Les deux jambes brisées, Luc réussit néanmoins à se tordre et à ramper à nouveau vers elle.

Elle se précipita pour lui offrir le bouclier de son corps mais il était trop tard. Une troisième balle traversa la place et atteint Luc à la face, lui emportant l’oeil droit et une partie du cerveau. Ses souffrances cessèrent sur le coup.

Sur le toit de la cité administrative, on retrouva la houppelande du Père Noël, lequel s’était volatilisé en profitant du chaos qui avait suivi le départ en trombe de la fourgonnette, dès le troisième impact. Elle était repartie comme elle était venue, en repassant devant le Commissariat de police, ultime provocation de mercenaires aguerris.

***


On retrouva aussi un message, en euskara, dont la traduction résonne chaque jour dans ma mémoire :

« Une fille du Pays Basque ne saurait être souillée par un flic espagnol. »


Peut-être comprendras-tu enfin pourquoi j’ai quitté les rivages atlantiques…

Don Angel
Août 2005

Joyeux Noël, Mario...

Vingt-trois heures et mal au crâne. Mario le flic émergeait peu à peu de ce sommeil qu’il connaissait trop bien. Affalé contre l’amoncellement de tables et de chaises délaissées depuis de longs mois sur la Terrasse du Café du Consulat par les touristes qui avaient fui Genève aux premiers froids, il cuvait encore son vin, l’esprit chargé de ses multiples chimères : cette femme qu’il n’aurait jamais, ses amis qui étaient partis, lassés de le voir s’effondrer, soir après soir, nez dans le plat, ivre mort. Piètre compagnie en fait. Chimères et fantômes aussi : un malfaiteur qui courait toujours, un collègue fauché trop tôt, et cette bouteille qui l’accompagnait depuis si longtemps maintenant, trop longtemps.

Ce fut un soir d’abord, il se souvenait. L’affaire avait mal tourné, alors qu’ils pensaient tout maîtriser. Chienne de vie ! Alors, bien après que ses collègues eurent retrouvé le chemin de leurs foyers, il avait continué à boire, au Consulat, puis dans la rue, puis chez lui, puis plus rien, il s’était endormi au petit matin.

Il y eut un deuxième soir, plus tard, sans raison précise, un coup de blues. Puis la compagne, dive bouteille, revint le voir, puis elle s’installa chez lui deux soirs, trois soirs, une nuit entière, nuit après nuit, puis jour après jour, enfin, plus longuement, matin après matin. Il avait même perdu le réflexe d’allumer une cigarette dès son réveil. Dorénavant, il tâtonnait à la recherche de sa bouteille…

Ce soir là, pourtant, il en avait assez. Assez d’avoir cette tempête dans sa tête qui le faisait fuir la lumière du jour. Assez de ne pas pouvoir maîtriser ses pensées, ce qui jadis faisait sa fierté. Assez d’entendre ses collègues lui dire gentiment de rentrer à la maison et qu’ils se débrouilleraient sans lui… aussi bien, mieux, les entendait-il murmurer.

Assez.

Mais comment ? Il ouvrit les yeux et chercha à savoir où il se trouvait. Il s’était endormi sans savoir où. Devant lui, il aperçut le Café de la Clémence… Etait-ce là un signe du destin ? Il considéra qu’il méritait cela, la clémence. N’avait-il pas tant et tant de circonstances atténuantes ? Il erra dans les rues de la Vieille-Ville et descendit vers la cathédrale.

Perdu, comme illuminé par un brusque élan de rédemption, il s’agenouilla devant une des ses habituels compagnons de saoulerie, ce vieux Pierrot, qui le regardait avec des yeux ronds comme des billes. Et il se mit à prier. « Aide-moi, disait-il, car seul je ne peux rien. Aide-moi, car je veux retrouver la lumière. »

Terrassé par cette ferveur mystique ressurgissant d’un passé bien lointain, il ne pria pas longtemps. Quelques phrases à peine. Molesté, Pierre l’errant se leva, tira une bouteille de sa besace, et la posa devant Mario le flic. « Tiens, marmonna-t-il, ainsi tu ne seras pas seul demain, à ton réveil. Joyeux Noël ! »



Neuf heures du matin, la lumière passa derrière la cathédrale et vint frapper le visage de Mario le flic, encore assoupi. Au moins avait-il gagné une bonne nuit de sommeil ! Comme d’habitude, sa main fouilla l’espace autour de lui pour trouver sa compagne. Ses doigts ne tardèrent pas à buter sur le flacon déposé là par Pierrot l’errant. Goulûment, il le porta à sa bouche et vida une longue rasade. Ah ! Jamais cela ne lui avait paru aussi bon, c’était là le miracle de Noël : il était en pleine forme et réconcilié avec la boisson !

Un jeune enfant passa à ses côtés, en trombe, dérapa sur le pavé humide et malheureusement, tomba en heurtant le bord du trottoir. Une passante se précipita vers le bambin qui pleurait amèrement en observant son genou tout écorché. « Il faut nettoyer cette plaie, s’exclama-t-elle. J’aurais besoin d’un peu d’eau. »

Se tournant vers Mario, elle l’interpella par ces mots : « Monsieur, pourriez-vous nous prêter votre bouteille d’eau, s’il vous plaît ? Ce petit s’est blessé ! »

Mario s’approcha et, incrédule, lui céda le flacon de précieux élixir…

Joyeux Noël, Mario, joyeux Noël, Pierrot. Joyeux Noël à tous…

Don Angel
24 décembre 2004

Café de La Humedad

- Comment ? s’exclama-t-elle, soudain furibonde, avec cette voix qui lui faisait toujours comprendre qu’il n’était qu’un raté, un bon à rien, un grain de poussière sur le chemin des caravanes.

Il s’empressa de battre en retraite. Il n’était pas d’humeur à croiser le verbe et le fer avec Laura Ana ce soir. Il lui vint d’ailleurs à l’esprit qu’il n’était jamais d’humeur à lui faire face. Trop poltron devant la furie féminine.
Il saisit sa veste accrochée à la patère dans l’entrée et quitta l’appartement précipitamment, trop vexé ou trop respectueux de leur intimité pour claquer la porte en sortant et attirer par ce geste l’ire et la sournoise attention de voisins trop empressés.

Marcher lui ferait du bien.

En franchissant la porte cochère qui donnait sur la rue, il manqua de peu renverser la vieille dame du troisième qui revenait de sa promenade habituelle, arc-boutée à la laisse de son quadrupède compagnon. Pauvre Mireille Zuffi, toujours affairée à bichonner son abondant teckel ! Et toujours obsédée par la même histoire de mort-vivant circulant à tombeau ouvert – c’était bien le cas de le dire ! – dans les rues de la ville.

Drew s’effaça pour laisser passer la brave dame et en profita pour jeter un coup d’œil sur le boulevard.

Marcherait-il au hasard ou avait-il envie d’aller se changer les idées dans un endroit précis ? Malgré l’apaisante rencontre avec Madame Zuffi, qui avait estompé bonne partie de sa frustration, il n’était pas encore d’humeur à prendre ce genre de décision. Il opta pour une errance nocturne.

Un moment plus tard, il passa devant l’ancien fitness, auquel il avait songé un temps à s’abonner mais qui avait disparu du soir au matin, et pressa le pas en direction de la rivière. Maintenant, il savait où ses pas le conduiraient.

Quelques minutes plus tard, sur l’île, il poussa la porte du Café de la Humedad.

Au même instant, à une demi-heure de marche de là, la vie de Laura Ana basculait.

***

- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle assez rudement à l’inconnue devant sa porte, alors qu’elle croyait avoir affaire à Drew rentré pour s’excuser, larme à l’œil, après leur altercation.

Elle observa à nouveau, avec plus d’attention, la passante du soir qui était venue frapper à sa porte et la dévisageait également, avec timidité, retenue, pudeur mais aussi curiosité.

- Madre ? balbutia-t-elle ensuite, souffle coupé. Madre ! C’est bien toi !

Laura Ana s’effondra alors en sanglots nerveux dans les bras de cette femme qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait subitement disparu de sa vie de gamine, emportée dans les obscures oubliettes d’une dictature latino-américaine à la dérive.

Alicia retrouva tout à coup la force d’un rôle qu’elle avait oublié et qu’elle ne pensait plus jamais avoir à jouer : mère, protectrice. Offrant ses bras, nouvelle enceinte, à celle qu’elle avait autrefois portée, elle s’abandonna à son tour au repos des larmes, au réconfort des pleurs, à la merveilleuse chaleur des baisers disparus.
Pourtant, Laura Ana ressentit à nouveau cette blessure qui l’avait taraudée pendant des années.

- Je n’aurais pas dû partir. J’aurais dû avoir la force de t’attendre, vivre de cette conviction que tu réapparaîtrais un jour.

- Les choses ne sont pas si simples, mon enfant. Offre-moi une tasse de café, j’ai beaucoup de choses à te raconter ce soir…

C’est ainsi que, cette nuit-là, Laura Ana découvrit l’histoire de sa mère, Alicia, disparue un quart de siècle plus tôt avec des milliers d’autres, à l’autre bout du ciel.

***

L’humeur de Drew changea en moins d’un seconde. Il reconnut d’emblée le duo qui se produisait sur la petite estrade de fond de salle. Un guitariste et un harmoniciste interprétaient la Valse triste de Jacko Zeller. Il resta debout, devant les musiciens, jusqu’à la fin du morceau qui faisait partie de ses compositions préférées et salua, avec le reste du public, la finesse du jeu des artistes et l’âme et le souffle qui se dégageaient de ces quelques notes de musique.

Pour un peu, il serait rentré tout de suite : le mauvais souvenir de sa querelle avec Laura Ana avait complètement disparu. Mais elle était peut-être encore en colère et il ne voulait pas la perturber…

Il s’installa à une table près de la scène, commanda une pression, afin de profiter au mieux du concert. Un moment plus tard, l’ambiance dans le bar avait monté d’un cran, et l’orchestre jouait des morceaux de plus en plus rapides, sous les hourras du public qui s’était amassé devant l’estrade. Naturellement, un couple lui demanda l’autorisation de se joindre à lui, ce qu’il accepta.

La conversation allait tambour battant : les musiciens, leur virtuosité, la musique, le tango, la danse, l’âme tanguera, l’Argentine. Ils lui dirent qu’ils étaient argentins, de passage, à la recherche d’opportunités de donner des cours et de se produire en public. Il fut surpris de ne pas reconnaître l’accent argentin mais, les bières aidant, il n’y prêta plus attention.

Finalement, quelques heures plus tard, le concert achevé, ils l’invitèrent à aller boire un dernier verre chez eux. Ils habitaient à quelques pas du bar. Un peu ivre, il accepta, en toute confiance.

En quittant le bar, il pensa à Laura Ana. Elle devait aller mieux maintenant. Il ne tarderait pas chez ses nouveaux copains. Sinon, la connaissant, elle se ferait du souci.

À juste titre, Drew, à juste titre...

***

- Les anges de la mort ?

Laura Ana n’en croyait pas ses oreilles. Cette nuit semblait ne pas vouloir s’achever et son cœur était déjà à bout de force, tant les émotions avaient été lourdes et nombreuses…

Ce fut tout d’abord tous ces mots qu’Alicia aurait voulu lui dire bien plus tôt, enfant d’abord, puis adolescente aux portes de l’âge adulte, puis jeune femme, puis encore, si la vie l’avait ainsi décidé, épouse et mère : tous ces mots ponctuant au fil des années le schéma trop simple, trop conformiste aussi, dans lequel bien des femmes délaissent souvent leur liberté au bénéfice d’un certain confort lié à la routine d’une existence bien établie, en avance tracée, facile à suivre.

Ces mots bêtes, surannés : « Soit prudente ; je t’aime ; ne rentre pas trop tard ; pense à ce que dira ton père s’il l’apprend ; tes études d’abord ; tu es trop maquillée… », toute une litanie, ridicule, désuète, balayée par le quotidien.

Car la vie justement avait choisi un autre parcours pour Alicia et pour beaucoup de ses contemporains.
Rafles, enlèvements, tortures, viols, disparitions, corps jetés à la mer ou dans des fosses communes, sombre réalité des dictatures latino-américaines du vingtième siècle.

Aujourd’hui, Alicia ne souhaitait plus dire qu’une seule chose à sa fille, sa Laura Ana :

- Tu es en danger, mi amor. J’ai traversé l’Atlantique pour t’avertir.

Sous le choc, Laura Ana avait du mal à encaisser les révélations de sa mère.

- Mais pourquoi ? hurla-t-elle enfin, excédée…

- Parce que j'ai vu et reconnu mon bourreau, et qu'il le sait. Et parce qu'il a retrouvé ta trace. Tu es la clef grâce à laquelle il pense s'assurer que je ne témoignerais pas au procès l'été prochain.

***

- Tu vois, Laura Ana, ma chérie, lorsque je suis sortie de cet enfer, j’ai croisé par hasard cet homme ignoble. Je l’ai immédiatement reconnu, malgré ses efforts pour changer d'apparence. Le souvenir de ce qu’il avait m'avait fait subir fut plus fort que sa volonté de se dissimuler. Il a été arrêté. Plusieurs victimes ont accepté de témoigner : deux sont mortes, assassinées ou disparues dans des accidents suspects. Trois se sont rétractées, de peur de subir le même sort. Une autre a probablement quitté le pays. Bien que les juges n’aient jamais voulu dire précisément combien il y aurait de témoins au procès cet été, je pense être la dernière. Si je craque, il n’y aura plus de témoin.

Alicia marqua une pause. Laura Ana réprima un sanglot.

- Je sais, j’ai toujours su combien cet homme était puissant. C’est pourquoi, pendant des années, j’ai sacrifié notre amour pour te protéger de lui et de ses sbires. Mais, après avoir cherché tous les moyens possibles de me discréditer, avec les moyens les plus bas, ses avocats ont compris qu’ils ne trouveraient rien. Alors, ils ont changé d’optique. Ils n’ont pas réussi à m’éliminer, j’ai eu plus de chance que les autres. Mais ils savaient que j’avais eu une fille et ils t’ont retrouvée.

- Les anges de la morts sont à ma recherche, n’est-ce pas ? Qui sont-ils, des tueurs ?

- Je ne pense pas qu’ils tenteront de te tuer. Cela ne ferait que renforcer ma volonté, ma hargne, et ils le savent. Ils te veulent vivante, Laura Ana. Pour m’obliger à me rétracter. Et peut-être n’hésiteront-ils pas à te tuer ensuite, pour me voir souffrir et me faire payer mon affront.

Il ne restait plus que le silence.

Les quelques heures de bonheur, l’émotion des retrouvailles, étaient déjà loin.

- Comment va Andrés ? demanda Alicia subitement, de manière faussement désinvolte. Elle donnait l’impression d’avoir beaucoup réfléchi avant de poser la question.

- Andrés ? Qui est-ce ?

- Face à ces anges maléfiques, Laura Ana, je t’ai envoyé un ange gardien. Il veille sur toi nuit et jour et je pensais le trouver ici avec toi. Il a choisi d’angliciser son prénom.

Un silence, puis elle ajouta:

- Il se fait depuis appeler Drew.

- Drew !?

C’en était trop pour Laura Ana.

- Drew, mon gardien ?

Dans son désarroi, elle ne savait comment réagir. Furieuse à l’idée que l’amour de Drew n’était pas sincère ? Reconnaissante en apprenant qu’il se dévouait pour elle ? Malheureuse du silence de cet homme qui connaissait son histoire, savait sa mère vivante et ne lui en avait rien dit ?

Elle allait craquer mais, de nouveau, Alicia la prit dans ses bras.

- Je te demande pardon pour les souffrances que je t’ai infligées, murmura Alicia.

- Maman, maman, je t’aime, balbutia la jeune femme redevenue enfant dans ses bras.

Elle passèrent un long moment ainsi, serrées l’une contre l’autre, comme pour se protéger du monde extérieur.

- Qui sont ces « anges » ? demanda Laura Ana enfin.

- Mariano Torres Bisbal, mon bourreau, a toujours su cacher l’horreur dans un gantelet de soie. Les anges de la mort, comme on les appelle chez nous, ne sont en fait que deux, mais terriblement dangereux. Un homme et une femme. Ils aiment à se faire passer pour un couple de danseurs de tango argentin. Cela leur permet de voyager et de lier contact aisément avec leurs victimes.

Qui irait soupçonner un couple d’artistes ?

***

L’air frais lui fit tout de suite du bien et lui donna un surplus d’énergie dont il avait bien besoin, après l’excès d’alcool et de tabac. Mutin, il s’approcha de Claudia, sous l’œil intrigué de Juan Antonio, et l’invita à un tango improvisé sur le trottoir en fredonnant quelques notes de La cumparsita. Il s’attendait à la voir rire de son geste et de son chant un peu maladroit. Au lieu de cela, elle se raidit instantanément à son abrazo.

Il n’eut besoin que de trois pas pour comprendre : elle avait menti. Elle n’était pas professeur de tango. En fait, elle le dansait à peine. Aussitôt, il feignit également de n’y rien comprendre et s’excusa pour son ignorance, son manque de rythme si typiquement européen et son incompréhension coupable de cette danse dont il adorait pourtant la musique.

Encore deux pas, et il abandonnait sa danseuse.

- Désolé, je crois que j’ai trop bu. Je ne me sens pas bien du tout. Attendez-moi, je vais aux toilettes.

Avant que ses acolytes d’un soir n’aient eu le temps de réagir, il avait fait demi-tour et entrait de nouveau dans le café presque désert. Il se dirigea alors à toute vitesse vers les toilettes, plié en deux, la main sur la bouche.
Les anges de la mort eurent à peine le temps de le voir disparaître derrière la porte au fond de la salle. Claudia s’assit à moitié contre une table près de l’entrée, alluma une cigarette, puis tendit le paquet et le briquet à Juan Antonio. Il refusa d’un signe de la tête.

- -Que imbecil ! Nos va a demorar.

- Dejalo, ahorita vuelve y lo asamos.

Claudia allait allumer une deuxième cigarette lorsqu’elle comprit soudain que le temps était bien long.

- El hijo de puta se nos fué!

Juan Antonio se précipitait déjà dans les toilettes des hommes. Vides ! Il rebroussa chemin et eut tôt fait de comprendre : le couloir se poursuivait vers les toilettes des femmes, la cabine téléphonique, puis deux ou trois portes dont l’une, sans aucun doute, donnait sur la rue.

Son hypothèse fut confirmée dès la deuxième porte. Elle donnait sur l’arrière-cour du café, laquelle débouchait sur une rue perpendiculaire à celle de l’entrée principale. Il entra à nouveau par celle-ci, à la rencontre de Claudia.

Tapis dans les fourrés du collège voisin, Drew observait la scène. Avait-il vraiment réussi à transformer les chasseurs en proie ? Étaient-ils ceux auxquels il pensait, les émissaires de Bisbal ? Si tel était le cas, Laura Ana était vraiment en danger.

Il fallait absolument les tenir à l’écart de celle qu’il avait fait le serment de protéger, hier par conviction pour la cause, aujourd’hui par amour.

Intérieurement, il poussa un soupir de soulagement : le tango lui avait sans doute sauvé la vie.

***

- Madre, il est en danger, n’est-ce pas ?

- Il a choisi cette voie, pour la liberté, la vérité, la justice. Et aussi pour toi, Laura Ana.

Leurs voix n’étaient plus que souffle.

- Il faut que je l’appelle. Nous nous sommes disputés, ce soir. Je voudrais qu’il soit là, maintenant, tout de suite.

Elle empoigna son sac à main et en sortit un téléphone cellulaire.

Quelques secondes plus tard, toujours à l’affût dans les fourrés du collège, Drew était surpris par un nouvel air de tango : celui de la tonitruante sonnerie polyphonique de son portable.

Sur le trottoir du Café de la Humedad, les anges de la mort se retournèrent comme un seul homme, scrutant l’obscurité.

C’est là tout le problème du tango : un coup il vous sauve la vie, vous émerveille. Un coup il vous laisse comme une épave abandonnée au bord du chemin.

***

Il ne restait à Drew vraiment qu’une chose à faire : courir, mettre le plus de distance possible entre les anges de la mort et lui !

Plus facile à dire qu’à faire malgré sa très forte volonté de sauver sa peau. Ils étaient deux, il était seul. Il avait deux atouts cependant : la proie a toujours l’initiative tandis que le chasseur ne peut que réagir aux mouvements de celle-ci et, plus utile, il connaissait le quartier comme sa poche.

Il fonça vers la cour du collège, afin de le quitter par l’autre sortie, près du canal.

Claudia et Juan Antonio n’avaient pas attendu son signal pour se lancer à ses trousses et passaient déjà la grille d’entrée du collège. Drew n’avait pas plus de cinquante mètres d’avance sur eux. Et Claudia semblait courir encore plus vite que Juan Antonio.

Drew pris le trottoir sur sa droite dès la sortie du collège. Il calculait mentalement son trajet et essayait d’évaluer la distance qui le séparait de ses poursuivants. Ils grignotaient du terrain. Quarante-cinq mètres à présent. À la fois beaucoup et trop peu. Il tourna à nouveau à droite : il longeait le canal. Quinze mètres et il entra subitement dans une cour, la traversa, entra dans un immeuble, en longea un couloir. Au fond, une porte. Une autre cour, un autre porche, une autre rue.

Il fila à gauche et sans se retourner, au bruit, comprit qu’il avait gagné environ cinquante mètres de plus. Une aubaine, car il commençait à faiblir.

Mais ils devaient souffrir autant que lui. Encore à droite. La contre-allée. Le couloir de bus. Maintenant le passage difficile : une longue avenue sans issue pendant près de deux cents mètres. C'est là qu'il fallait se montrer rapide. Cinquante, cent, cent cinquante mètres. Plus que quarante, trente cinq.

Il ne reconnut pas tout de suite le bruit et fit près de vingt mètres avant de comprendre ce qui n’allait pas. Sa jambe gauche ! Ils lui avaient tiré dessus et l’avaient atteint à la cuisse. La balle avait fait une entaille profonde dans le quadriceps. Il fit plusieurs bonds sur la jambe droite en boitant de plus en plus bas dès qu’il posait le pied gauche.

Un autre coup de feu claqua juste au moment où il tombait. Cela le sauva : la balle frappa la voiture contre laquelle il s’était écroulé. Mais ils étaient quasiment sur lui maintenant.

Claudia ralentit l’allure tandis que Juan Antonio contemplait son arme avec délice et admiration.

Ils n’avaient plus besoin de courir aussi vite. Blessé, Drew n’irait plus très loin.

***

Claudia arriva la première à la hauteur de la voiture. Elle aussi avait sorti une arme, une arme blanche : un couteau de plongeur sous-marin qu’elle avait retiré de l’étui fixé à son mollet droit.

Alors que Claudia et Juan Antonio s’avançaient avec la plus grande prudence et dans le silence absolu, ne se guidant l’un l’autre que par des gestes et des regards furtifs, à moins d’un kilomètre de là, dans l’appartement de Laura Ana, régnait une totale confusion.

- Que t’a-t-il dit ? hurlait Alicia.

- Il se trouve près d’ici, du côté du canal. Une maison dont il me parle souvent et qu’il m’a montrée à plusieurs reprises, je ne sais pas pourquoi.

- Madre, j’ai entendu un coup de feu. Je crois qu’il est blessé. Il a coupé.

- Allons-y. Montre-moi le chemin. Tout de suite !

Elles se précipitèrent dans l’escalier.

- Prenons le scooter, ça ira plus vite !

Quelques instants plus tard, Mireille Zuffi fit un bond en croyant reconnaître le bruit de tôle froissée qu’elle avait entendu un jour, sur le boulevard. Ses vieux rêves la hantaient encore…

Drew s’était évanoui dans l’obscurité. Juan Antonio braqua le faisceau d’une lampe sous la voiture. Rien. Il scruta le long du trottoir. Rien non plus. Son souffle était nerveux, rauque.

Claudia siffla.

- Por aqui !

Des traces de sang. Ils l’avaient donc bien touché ! Salement en apparence, puisque une traînée longeait le caniveau avant de se diriger vers un porche un peu plus bas dans la rue.

Juan Antonio fit signe à Claudia. Elle lui tendit le couteau, prit son automatique et se plaça face à la porte. Elle ferait le guet pendant que Juan Antonio entrerait. Si le premier coup de feu était en apparence passé inaperçu, un deuxième attirerait sans aucun doute la police.

Juan Antonio poussa lentement le portail sous le porche. Les traces se dirigeaient vers la cour, dans laquelle on apercevait une espèce de cabanon, mi-abri de jardin, mi-dépôt ou atelier.

L’envie de tuer se faisait plus forte. L’adrénaline envahissait ses veines. Ses tempes palpitaient. Il allait dépecer cette ordure comme une pièce de bœuf !

Il traversa le porche en quelques pas. Resta un instant dans la pénombre, afin de déterminer si Drew pouvait être ailleurs que dans le cabanon. Puis fonça. D’un coup de pied violent, il fit sauter la porte du cabanon de ses gonds et se rua à l’assaut.

Ce qu’il vit alors l’amusa presque.

***

Il s’agissait bien d’un abri de jardin, rempli d’outils idoines : râteaux, fourches, pelles-bêches, faux et faucilles, sécateurs, plantoirs, sarclettes, pioches, cordeaux. Tout un univers jardinier était réuni dans ce minuscule cabanon, de surcroît totalement démesuré par rapport à la réalité des quelques mètres carrés de verdure qu’il avait pu apercevoir en traversant l’arrière-cour.

Il demeura interdit. Car en plus de la foison d’instruments, c’est leur agencement qui le frappa d’emblée. Tinguely n’aurait pu faire mieux. Tout n’était que fracas du fer, cliquetis métallique, grincements non identifiés. Seule la lumière manquait pour souligner, en cet instant d’horreur, une improbable magie enfantine.

Conscient à présent que Drew ne pouvait être dans le cabanon, il posa sa torche et tourna l’interrupteur. Aussitôt la lumière apparut, spots clignotants, faisceaux multicolores.

Il fit un pas. Son pied heurta un câble.

Le signal.

Il n’eut pas le temps de reculer, moins encore de regagner la sortie.

Le piège s’était refermé et, mécanique inexorable, mille fils de rasoir le tenaient prisonnier. Au moindre geste, une lame se faisait plus menaçante. Au moindre pas, une griffe lacérait ses chairs.

Il resta paralysé par la peur et par son inaltérable instinct de survie.

Ou peut-être par cette lame de faux qui se maintenait, équilibre précaire qu’il n’osait provoquer, à quelques millimètres de sa carotide offerte…

Il avait appris la leçon, un peu tard. Drew n’était pas aussi vulnérable qu’il l’avait laissé croire.

Mais celui-ci n'était pas tiré d'affaire pour autant. Claudia ne se laisserait pas avoir comme le gamin qu'il était resté.

Juan Antonio osa un grognement provocateur. Vite réprimé. Une faucille lui avait entaillé la main droite.

***

La porte du cabanon s’entrouvrit. Drew passa prudemment la tête dans l’embrasure. Juan Antonio voulut bondir mais, prudent, n’osa pas esquisser le moindre geste. Il s’exclama cependant :

- Je t’aurai salopard !

- Tiens, tu as appris le français. Mais tu as encore un accent déplorable.

Juan Antonio ne se laissa pas décontenancer par l’humour précaire d’un Drew qui n’en menait pas large, tiraillé par la douleur de sa plaie.

- Rira bien qui rira le dernier. Tu ne t’en tireras pas comme ça, rétorqua le tueur en voyant sa blessure.

- Pour l’instant, c’est plutôt toi qui en mauvaise posture…

- Tue-moi ! Tue-moi donc si tu es un homme !

- C’est justement parce que je ne suis qu’un homme que je ne te tuerai pas, Juan Antonio. Ce n’est pas aux hommes de décider de la vie de leurs prochains, contrairement à ce que pense Bisbal et sa clique maudite.

- Laisse tomber ta philosophie de pacotille, elle ne m’atteint pas.

- Oui, je sais, je ne le sais que trop bien, hélas !

Il sortit.

Pour entrer aussitôt. Malgré son arrogance, l’homme de main sursauta, resserrant encore plus l’étau de métal autour de sa gorge.

- Tu sais Juan, nous devrions tous avoir le droit de choisir notre chemin.

L’autre le regardait avec perplexité.

- Si tu tires ce câble, cette lame-ci te tranchera l’artère fémorale.

Il montrait une lame de ciseau affûtée avec soin.

- En revanche, si tu choisis de tirer cette autre corde, tu déclencheras un appel vers le poste de police. Ils viendront te chercher et tu échapperas à la mort. Mais pas à la justice, je le crains.

- Hijo de puta !

Drew avait déjà refermé la porte derrière lui, hors de portée de Juan Antonio.

Mais il ne put éviter le coup de pied de Claudia qui le plia en deux.

***

Alicia prit d’autorité le guidon du scooter dès qu’elles se furent relevées de leur chute sans gravité à la sortie du garage, sous les fenêtres de Madame Zuffi…

- Tu ne connais pas la ville, balbutia Laura Ana.

- Je sais, mais toi, tu n’es pas en état de conduire. Tu m’indiqueras le chemin, allons-y !

Il n’y en avait pas pour longtemps. Elles filèrent le long du boulevard, tournèrent à droite, brûlèrent un feu, évitèrent de justesse une deuxième chute.

Alicia craignait par-dessous tout ce qui les attendait. Les anges de la mort. Laura Ana n’était pas prête à affronter ce genre de combat. Elle-même, l’était-elle encore ?

Le pire était qu’elles se jetaient dans la gueule du loup, faisant fi de toutes les consignes. Elles auraient dû fuir, laisser Drew se débrouiller seul. Disparaître. Se cacher jusqu’au procès. Mais comment expliquer tout cela à sa fille ? L’émotion avait eu le dernier mot, encore et toujours. L’honneur peut-être aussi, maigre consolation.

- Je suis trop idéaliste.

- Comment ?

- Non, rien, accroche toi.

Déjà, elles longeaient le canal.

- Cela devrait être là-bas, l’avenue à gauche. L’entrée se trouve juste au début de la contre-allée, le couloir de bus. Attention !

Laura Ana n’eut pas le temps de comprendre la manœuvre. Elle se trouva projetée au sol alors qu’Alicia mettait les gaz, couchait le scooter et le projetait de toutes ses forces vers l’avant, d’une violente poussée simultanée des deux jambes.

Si Alicia n’avait pas laissé à sa fille le temps de comprendre, c’est bien parce qu’elle avait agi par réflexe. Quand Laura Ana avait crié, Alicia avait eu à peine une fraction de seconde pour évaluer la situation et réagir.
Claudia était au milieu du couloir de bus et tenait Drew en joue. Celui-ci, un genou au sol, semblait attendre l’épilogue de son combat perdu contre les anges de la mort.

Propulsé à toute vitesse par une Alicia à la force décuplée par l’énergie du désespoir, le scooter avait fauché Claudia, qui gisait maintenant sans connaissance, coincée contre une voiture, les jambes brisées.

L’émotion des retrouvailles ne dura pas très longtemps. Alicia rappela rapidement Drew et Laura Ana à l’ordre.

- Venez les enfants, ne traînons pas trop ici. Nous aurons besoin de chaque seconde d’avance pour gagner ce maudit procès. Rentrons au pays. Je dois témoigner bientôt.

Comme pour se donner du courage, elle ajouta :

- Tremble, Bisbal, j'arrive !

FIN


Don Angel
Mai 2005