31.05.2006
Escale à Carthage
Mireille Zuffi, estomaquée, se tournait sans cesse vers son abondant teckel, qui trônait dans un énorme panier façon osier sur le siège près du sien, côté couloir. « Tu te rends compte, Fifi ! C’est historique, historique ! »
D’un côté, ses yeux fouillaient la nuit, le nez écrabouillé contre le hublot. De l’autre, son cou se tortillait sans cesse afin que son regard curieux puisse parcourir au mieux les nuques des passagers de la classe affaires, à la recherche de James Bond ou de la reine d’Angleterre. À ses yeux, nulle autre personnalité ne pouvait justifier un tel honneur : un changement des règles et procédures en vigueur !
Soudain, le Pavillon présidentiel apparut en pleine lumière. Au bord des pistes mais à l’écart de l’aérogare principale, le pavillon d’honneur, réservé à l’accueil protocolaire des Chefs d’Etat, déroulait son tapis rouge, ses gardes en apparat, et une longue file de limousines et de véhicules de sécurité ou de protocole, d’hommes en noir téléphones portables à l’oreille ou mains à la ceinture…
L’avion s’immobilisa. Dès que la passerelle motorisée fut en place et la porte ouverte, le Chef du Protocole de l’Union internationale des télécommunications et son collègue de la présidence tunisienne s’engouffrèrent dans l’avion. Lorsqu’ils apparurent à nouveau, ils encadraient un homme d’une soixantaine d’années, jovial, affable, décontracté.
Le Secrétaire général était arrivé sur le territoire tunisien.
Le Sommet mondial sur la société de l’information allait pouvoir commencer.
Encore fallait-il protéger cet homme du destin que certains lui avaient dessiné…
Mireille Zuffi ne comprenait pas tout cela mais qu’importe ! Sa première soirée de vacances était déjà épicée d’un souvenir inoubliable… Ce ne serait pas le dernier.
Lorsque le cortège de limousines eut disparu au-delà de l’interminable rangée de drapeaux tunisiens, deux hommes se détachèrent de la pénombre d’une des entrées latérales du Pavillon présidentiel, depuis laquelle ils avaient assisté à l’arrivée du Secrétaire général.
Désignant du doigt un caméraman de la télévision nationale, perché sur une espèce de grue, le plus âgé des deux hommes acquiesçait, comme s’il validait une hypothèse.
- Tu vois, Rafik, il est indispensable que tout soit retransmis en direct. C’est ainsi que nous obtiendrons le meilleur impact médiatique. Sans ça, les images seront interceptées et, sans image, pas d’événement. C’est le mode de fonctionnement qui prévaut dans les médias aujourd’hui.
Il poursuivait précisément en observant les images qui défilaient sur l’écran du caméscope avec lequel son acolyte avait filmé l’arrivée du Secrétaire général.
- Tu as bien observé l’entourage du SG. Les plus importants, et les plus dangereux, ce sont ces trois-là. Le grand frisé au visage tendu, c’est le Coordonnateur principal des Opérations du Sommet. L’indien – en fait il est mauricien –, c’est le Chef du Protocole du SG. Enfin, le blond, ou plutôt le rouquin, qui est habillé à la manière d’un grand reporter, c’est le Chef de la Sécurité.
- Faut-il les éliminer, mon colonel ?
- Non, pas pour l’instant. Au contraire. Les écarter maintenant ferait fuir le SG et l’opération ne serait qu’un demi-succès, donc une défaite. Nous les éliminerons en même temps que le SG, en direct sur les chaînes du monde entier !
- Quand l’opération doit-elle se dérouler ?
- Nous avons plusieurs créneaux. Essentiellement, il s’agit des activités officielles du Sommet : chronologiquement, il y aura la Cérémonie de levée des drapeaux, dimanche ; la Conférence de Presse d’ouverture, mardi ; l’accueil officiel des Chefs d’État, le Cortège des Orateurs vers la Plénière, la Cérémonie d’ouverture, le Déjeuner du Secrétaire général, la Photo de famille, mercredi ; plus, éventuellement, la Clôture du Sommet, vendredi.
- Les occasions seront nombreuses !
- Certes, mais la plupart ont lieu le même jour, mercredi. C’est ce jour-là que l’attention des médias nationaux et internationaux sera la plus grande. Mais c’est aussi le jour où les services de sécurité seront les plus attentifs.
- Pas simple. Quel est ton plan ?
- La première opportunité sera la meilleure. Ce sera dimanche matin, pour la Levée des drapeaux.
- De quoi s’agit-il ?
- Je t’en parlerai demain, sur place. Retrouvons-nous au Palexpo du Kram à onze heures.
Le Palexpo du Kram avait été choisi par les autorités tunisiennes pour abriter le dixième Sommet organisé par l’Organisation des Nations Unies pour plusieurs raisons.
D’une part, la structure de base du Palais des expositions était bien adaptée aux exigences d’un Sommet : il serait relativement aisé de construire dans l’espace à disposition les 35 salles de conférence, dont une Salle des Plénières de 3400 places, un Centre de Presse pouvant accueillir près de 3000 journalistes, une zone sous haute sécurité à l’attention des Chefs d’État et de Gouvernement, un Pavillon pour la Société civile, un autre pour le Secteur privé, une zone de rencontre ainsi que des bureaux pour les trois cents personnes constituant les équipes de l’ONU et de l’UIT.
Par ailleurs, la commune du Kram était située dans la zone de Tunis Nord, ce qui la rendait facile d’accès depuis l’aéroport et à peu de distance des grands hôtels concentrés dans cette zone, dans lesquels seraient logées toutes les délégations nationales présentes au niveau présidentiel. Un plus pour la coordination des transports officiels et de la sécurité.
La sécurité : c’est ce dernier argument qui avait définitivement convaincu les autorités de police tunisiennes. Les environs du Kram, une longue plaine peu peuplée, pouvaient être verrouillés sans difficulté. Malgré tout, quelques jours à peine après les attentats d’Amman, où trois hôtels avaient été soufflés par des kamikazes, la Tunisie se sentait plus que jamais menacée par le terrorisme international.
Mais la menace, une fois de plus, ne venait-elle pas de l’intérieur ?
Deux hommes observaient l’entrée principale du Kram. Elle servirait uniquement à l’accès des Très Hautes Personnalités : Chefs d’État, Chefs de Gouvernement, Premiers Ministres, Princes ou Princesses héritiers.
C’est devant cette entrée que se déroulerait le dimanche matin à onze heures, trois jours avant l’ouverture du Sommet, la Cérémonie de Lever des drapeaux, rappelait le « colonel ».
- Cette cérémonie marque le passage de la zone du Kram, ce que l’on appelle le Périmètre du Sommet, sous contrôle onusien. À partir du moment où le drapeau des Nations unies flottera au sommet de ce mât, le Périmètre jouira de l’extraterritorialité, c’est à dire que nous ne pourrons plus intervenir à l’intérieur du Kram sans l’autorisation expresse du Coordonnateur principal et du Chef de la Sécurité.
- Et comment allons-nous agir ?
- T’inquiète, le Secrétaire général ne verra pas le drapeau de l’ONU flotter au vent de Tunisie ! Nous agirons précisément lorsqu’il aura le nez en l’air, comme tous, pendant que la Garde d’honneur onusienne hissera le drapeau !
- J’aime mieux ça, mon colonel !
Un grand éclat de rire mit fin à la conversation.
La camionnette s’engouffra dans l’avenue peu avant cinq heures du matin. Elle s’arrêta devant une nacelle élévatrice stationnée aux abords du Palexpo du Kram. Deux hommes s’engouffrèrent dans la tente aménagée au pied de la nacelle, identique à celles utilisées pour abriter les chantiers des intempéries. La camionnette repartit aussitôt. À aucun moment, elle ne fut contrôlée : sur le pare-brise trônaient tous les laissez-passer nécessaires au transit dans la zone sécurisée.
Les deux hommes n’avaient plus qu’à attendre patiemment : la cérémonie n'était pas prévue avant onze heures...
À environ onze heures moins le quart, V., Chef du Protocole du Sommet, sortit précipitamment de son bureau et se dirigea vers celui du Secrétaire général.
- Monsieur le Secrétaire général, nous allons procéder à la Cérémonie de Lever des drapeaux. Les représentants des autorités locales et nationales sont tous arrivés et nous attendent.
- Bien, je suis à vous dans une minute.
Devant le Pavillon octogonal du Kram, qui servirait dès l’ouverture du Sommet d’entrée d’honneur pour les Chefs d’État, se dressaient trois mâts. Au sommet des deux mâts extérieurs flottaient déjà les drapeaux de l’Union internationale des télécommunications et de la Tunisie. Le mât central était prêt à recevoir le drapeau des Nations unies.
Un petit groupe d’officiels conversait devant le parterre fleuri, spécialement décoré pour l’occasion, qui bordait le terre-plein central. Il y avait là, entre autres, Mme le Maire de Tunis, le Gouverneur de Tunis, le Ministre des Communications, le Représentant permanent des Nations unies en Tunisie, F., le Coordonnateur principal des opérations, ainsi que D., le Chef de la Sécurité, qui surveillait ses hommes.
Ceux-ci, au pied des drapeaux, attendaient les instructions. Un peu en retrait, la musique militaire se tenait également prête.
À une cinquantaine de mètres, de l’autre côté des grilles du Kram, les deux hommes étaient sur la nacelle et faisaient mine de vérifier l’éclairage urbain et les installations électriques. L’un d’eux cependant ne quittait pas le Kram des yeux. Il s’exclama soudain :
- On dirait qu’ils vont commencer. Ils sont déjà tous en place.
- Mais où sont les gars de la télé ? Ils devraient être là !
- Mais c’est qu’ils sont en avance, ces abrutis de l’ONU !
En effet, le sergent F., à l'invitation du Chef du Protocole, se dirigeait déjà vers les officiels. Il se plaça au garde-à-vous face au Secrétaire général et s’adressa à ce dernier :
- Monsieur le Secrétaire général, je sollicite l’autorisation d’envoyer les couleurs des Nations unies !
- Accordée !
Le sergent fit demi-tour, se dirigea au pas cadencé vers la garde d’honneur et lança un ordre :
- Envoyez les couleurs !
La musique militaire entonna un air martial pendant que les gardes des Nations unies hissaient peu à peu le drapeau.
Les deux hommes sur la nacelle étaient fébriles.
- Il faut y aller. Vas-y, tire !
L’autre, l’oeil rivé sur la lunette du fusil qu’il avait sorti de sa cache, ne bougeait pas.
- Les ordres sont stricts. Rien ne se passera sans les caméras. Pas d’images, pas d’info.
- Qu'est-ce qu'ils font ? C'est presque fini.
- Les voilà ! J’aperçois le Chef de la Presse et deux caméramans à la porte du Kram ! Prépare-toi !
Une équipe de télévision venait en effet de débouler devant l’entrée du Kram, escortée depuis le Centre de Presse par le Chef de la Presse, qui était à l’évidence très énervée.
- Mais pourquoi ont-ils commencé en avance ? Ils ne connaissent vraiment rien à la télévision et au direct, ceux-là !
Le garde devant la porte n’était à l’évidence pas la personne à laquelle elle s’adressait, aussi ne broncha-t-il pas. En fait, son attention était ailleurs. Il observait le groupe des officiels qui se congratulaient : la cérémonie était déjà terminée et l’heure était à la bonne humeur et aux félicitations.
Mais les choses s’accélérèrent et le groupe fut pris tout d’un coup d’une brusque agitation. Un des soldats de la garde d’honneur se dirigeait même à toutes jambes vers l’entrée et les caméramans en criant et gesticulant.
Restez en arrière ! Rentrez dans le Kram !
Comprenant que les choses n’allaient pas comme prévu, le garde posté à l’entrée lui prêta aussitôt main forte en repoussant, malgré leurs protestations véhémentes, sa collègue Chef de la Presse et l’équipe de télévision.
Que se passe-t il ?
La réponse était suspendue à sept mètres de hauteur, au sommet du mât central. Malgré les répétitions de la veille, malgré toute l’attention apportée à la manoeuvre, le drapeau des Nations unies avait été hissé à l’envers, la tête en bas. Et aucun officiel ne voulait laisser une équipe de télévision immortaliser cette bourde protocolaire qui, par ailleurs, n’aurait pas manqué d’être de mauvais présage.
Ce n’est que près de dix minutes plus tard que l’équipe de la télévision tunisienne fut autorisée à s’approcher des trois mâts. Et ce n’est qu’à partir de ce moment là que le tireur embusqué aurait pu obtenir l’autorisation d’agir.
Trop tard ! La cible était déjà loin.
- Nous l’aurons la prochaine fois. Ce n’est qu’une coïncidence malheureuse.
Le « colonel » était furieux mais il ne laissa rien transparaître en saluant le Secrétaire général devant son bureau.
Bien qu’il montrât bonne figure, le « colonel » n’en était pas moins furieux. Tout indiquait qu’ils avaient galvaudé une des meilleures occasions d’intervenir. Il avait fait un petit tour d’inspection discret du Kram et comprenait bien que les hommes des Nations unies ne prenaient pas leur travail à la légère.
Ils étaient de vrais professionnels et il serait très difficile d’agir avec le dispositif de sécurité mis en place.
Mercredi matin, le cortège des voitures officielles entamerait sa ronde ici même, à l’entrée d’honneur du Kram. Mais les gardes onusiens, avec le soutien de la police nationale, avaient déjà eu l’idée d’installer un rideau protecteur devant la zone d’arrivée des véhicules, rendant impossible la tâche d’un tireur embusqué. De plus, les journalistes n’avaient pas le droit de se joindre aux escortes officielles, rendant impossible la prise d’images, élément fondamental de la mission.
Ensuite, l’accès à l’intérieur du Kram était strictement contrôlé par des postes en double équipe, une nationale et une des Nations unies, et il était donc quasiment impossible d’infiltrer tout armement. De plus, ces gardes étaient zélés au point d’avoir mis en place un service nocturne avec patrouilles et contrôles permanents !
Restait l’empoisonnement.
Le Secrétaire général participerait au déjeuner des Chefs d’État, juste après la clôture de la première séance plénière, vers treize heures, mercredi. Le personnel de la chaîne hôtelière Abou Nawas était en charge de la logistique de ce déjeuner. C’était bien là qu’il trouverait la solution. Il n’aurait aucune peine à faire embaucher un de ses hommes comme extra pour cette occasion si particulière.
Il avait bien pensé faire assassiner le Secrétaire général par cet homme, mais restait à nouveau la question quasiment insoluble des armes.
Non, la meilleure solution était sans aucun doute l’empoisonnement !
Pendant ce temps, dans la salle de restaurant magnifiquement aménagée dans les locaux du Kram et dans l’inconscience de ce qui se tramait, se succédaient les répétitions de la brigade des serveurs. Il n’était pas simple de servir plus de cinquante personnes en même temps, sans heurt, avec élégance et raffinement ! Le vin présentait une difficulté particulière car il ne faudrait pas commettre l’impair d’en proposer ou, pire, d’en servir à une des personnalités musulmanes.
À quelques kilomètres de là, dans la hall d’arrivée de l’aéroport, Moïse, responsable de la restauration pour le Sommet, rongeait son frein et cachait mal son impatience. Il se remémorait sans cesse avec horreur les raisons de sa présence ici.
Jeudi midi, V., Chef du Protocole du Sommet, M., son collègue tunisien, F., le Coordonnateur principal des opérations, lui-même ainsi que son bras droit Abdel, s’étaient retrouvés autour du Ministre du Tourisme en personne dans un salon de l’hôtel Abou Nawas Tunis afin de goûter le menu qui allait être offert à l'occasion déjeuner du Secrétaire général.
Et ce déjeuner fut un fiasco...
Malgré les avis, voire les conseils, de convives prêts à apporter leur expérience, malgré les tentatives successives d’améliorer les plats présentés, qui firent que ce repas de travail durât plus de trois heures, Moïse partageait, pour sa plus grande honte, l’avis des représentants onusiens : ce menu n’était pas digne de la table de Chefs d’États.
Dans sa fureur, le Ministre avait quitté le salon précipitamment et avait manqué de peu tomber de tout son long dans le hall de l’hôtel après s’être pris les pieds dans la laisse d’un abondant teckel et subi les remontrances de la vénérable maîtresse de l’animal, une touriste suisse selon les informations qui lui furent transmises un peu plus tard.
Moïse avait donc pris l’initiative de faire venir de Paris en catastrophe un chef de cuisine français, Ivan, qui, par amitié, avait accepté de relever le défi, quelques jours à peine avant le repas de gala. Moïse faisait pleinement confiance à Ivan. Il savait cependant que si la deuxième dégustation, prévue dès le lendemain lundi, était également un échec, les dirigeants de l’Abou Nawas ne lui pardonneraient pas sa décision de faire appel à un chef étranger. !
Il jouait sa place...
La solennité de l’instant se traduisait par un silence pesant.
Cinquante Chefs d’État et de Gouvernement étaient réunis dans le restaurant d’honneur aménagé dans le Palexpo du Kram.
La salle de conférence qui abritait le repas du Secrétaire général, reconvertie pour l’espace d’un repas en palace aux murs tendus de soie, au mobilier raffiné, aux tableaux de maîtres et aux tapis somptueux rappelant aux hôtes de marque la qualité des artisans nationaux, n’avait pas réussi à s’imprégner de l’âme et de la légendaire hospitalité tunisiennes.
Peut-être ces femmes et ces hommes étaient-ils trop conscients de leurs rôles communs, de la lourdeur des responsabilités qu’ils partageaient, qui sur les contreforts de l’Himalaya, qui dans les savanes méridionales de l’Afrique, qui encore près des glaces du cercle arctique.
Seule l’Amérique latine manquait à cet aréopage international. Fidel Castro souffrant, cependant représenté au Sommet par son fils, Luiz Inácio Lula da Silva inextricablement englué dans les accusations de corruption des ténors de son parti politique, Álvaro Uribe en pleines négociations avec la plus vieille guérilla d’extrême gauche du monde, les FARC, Nestor Kirchner trop occupé à tirer l’Argentine de la crise financière, Hugo Chavez en pleine croisade contre le néo-libéralisme dont l’industrie des télécommunications se nourrissait sans foi ni loi, et d’autres encore comme El Salvador, la Bolivie, le Mexique ou le Chili, à différents stades de processus électoraux majeurs, avaient boudé cette rencontre pour se consacrer à leur affaires intérieures.
Cela expliquait-il le silence, les murmures, le manque d’entrain, voire d’enthousiasme ?
Ou tout cela était-il dû à ce fauteuil vide, à la place d’honneur, celle de l’amphitryon de ce repas, celle du Secrétaire général ?
Pourquoi le Secrétaire général n’était-il pas dans la salle ? Quelle raison exceptionnelle pouvait justifier qu’il fit attendre cinquante dignitaires de ce calibre ? Avait-il oublié qu’ils l’avaient élu à son poste ?
Devant son bureau provisoire, installé à l’étage inférieur, F. tournait en rond, faisait trois pas, passait la tête dans l’embrasure de la porte, jetait un coup d’œil à l’intérieur, lançait un regard pitoyable vers son patron, en vain, puis reprenait sa ronde sans fin…
Le Secrétaire général ne voulait rien entendre.
Le temps passait. Les services du Protocole et de la Sécurité s’impatientaient. Et que dire des Chefs d’État !
En désespoir de cause, F. monta les escaliers quatre à quatre et, devant des Chefs du Protocole médusés, se vit faire un signe au maître d’hôtel pour lui intimer l’ordre de servir.
C’est ainsi que, la mort dans l’âme, il assista à ce simulacre protocolaire, annonça les plats puis le dessert, avant d’inviter les personnalités présentes, quarante-cinq minutes plus tard, à descendre au rez-de-chaussée pour la « photo de famille » traditionnelle…
Quelle ne fut pas la surprise de tous de découvrir, déjà placé sur le podium, un Secrétaire général se confondant en excuses mais très souriant, évitant les questions indiscrètes avec son habileté diplomatique et son flegme habituels !
Hasard ? Chance ? Informations privilégiées et confidentielles ? Sécurité rapprochée ?
Nous ne saurons probablement jamais.
Selon des sources d’information dignes de confiance, un colonel de l’armée se serait rendu dans les cuisines du Kram peu après le repas et aurait, pour des raisons inexpliquées et dans un élan de colère incontrôlable, brisé plus d’une centaine d’assiettes et de verres en cristal…
On murmure sous le manteau qu’il aurait été furieux de ne pas avoir été invité au repas. Comment expliquer autrement cet accès sanguin ?
En fin d'après-midi, un avion décollait de Tunis pour Djerba. Mireille Zuffi et son abondant teckel poursuivaient leur voyage.
[FIN]
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30.05.2006
Sous le bouleau pleureur
Il faisait si doux en ce mois de mai et l’air transportait si bien cette douceur, comme un chant d’espoir et de renaissance, le printemps était enfin à nos portes. L’heure trop matinale, ou bien l’air trop doux, voyez-vous je ne sais : je me suis assoupi, n’ai pas vu les pies, les merles non plus, pas même le chat qui chaque matin, passe sur mon chemin.
Mais j’ai entendu un chant plus étrange, que le bouleau pleureur m’a voulu conter…
C’était le chant porté par le vent dans ses longues branches. Elles glissaient vers le sol en une soyeuse chevelure qui me caressait le visage et berçait mon sommeil.
Il prit une longue inspiration et commença son discours.
KroniK, voilà bien longtemps que je suis en cette demeure et que, pendant tes longs périples, je veille sur les Dryades et le joyau si cher à ton cœur qu’elles abritent en ton absence. J’ai vu passer mille nuages, j’ai recueilli mille oiseaux et mille chats frustrés ont tour à tour miaulé à mon pied griffé sans vergogne. J’ai vu soir après soir le vol des pipistrelles, danse magique dans le cercle de la lune, guidées par leur inaudible signal.
J’ai craint le jardinier, son geste trop rapide, sécateur à la main mais il prend soin de nous, hôtes de ton jardin.
Mais ce n’est pas là ce que je crains le plus.
Je sens comme soudain dans ton sommeil tu t’agites. Oh là ! Je ne suis pas ici pour te parler de mes craintes ou me plaindre d’une quelconque façon ! Détends-toi, respire à nouveau avec calme, écoute. Écoute, KroniK, écoute ce que j’ai à te dire.
Chaque jour, surtout pendant l’hiver, lorsque le stratus envahit la surface du Léman, et que notre village s’éveille inondé d’étoiles avant l’aube, oui, chaque jour que Dieu fait, je regarde le Mont-Blanc, là-bas, par-delà le lac. Comme moi, immobile. Sait-il que je l’observe ainsi ?
KroniK, regarde-nous, figés, prisonniers de cette terre qui certes nous nourrit mais que nous n’avons pas choisie. Comme j’admire la liberté de ceux qui, comme toi, parcourent le monde, de l’Atlantique jusqu’au Levant, des mers du sud jusqu’à nos terres plus austères !
J’admire l’oiseau qui file dans le ciel vers l’autre et apprend à le connaître. Parfois, je suis même jaloux du marin qui découvre d’autres ports, d’autres terres et cultures qui l’enrichissent et l’aident à grandir. Comme j’aimerais aussi suivre ce simple promeneur qui, après avoir joui un instant du repos à l’ombre de mon feuillage, repart d’un pas énergique et revigoré à la conquête de chemins qui me sont interdits.
Car je suis ici planté, par la main d’un brave, qui ignorait pourtant qu’il me condamnait à une éternelle immobilité… Pourquoi ne m’a-t-il point planté face à cet Atlantique dont tu parles tant, auprès d’un noble pin maritime ?
Et c’est cette immobilité que je crains le plus, KroniK. Car elle m’empêche d’être à tes côtés, alors que tu pourrais avoir besoin de moi un jour, là-bas, durant une de tes escales lointaines…
Mais j’ai trop parlé et cette fois, je crois que je t’ai vraiment réveillé !
Le sentiment était étrange… Je me levai, fis quelques pas en me frottant la nuque des deux mains. J’étais à la fois engourdi et conscient que quelque chose de bizarre s’était passé.
Je m’éloignai du bouleau pour mieux le voir, pour mieux le jauger. Un bel arbre trentenaire, à l’écorce blanche mouchetée de vert, posé sur ce qui s’était voulu une pelouse mais avait fort heureusement tourné en un moelleux tapis de mousse frais et douillet.
Ainsi, tu crains que je ne revienne pas de l’un de mes voyages ? Eh bien, tu as raison, qui sait de quoi demain sera fait ? C’est de la philosophie à trois sous, bien sûr, mais nous sommes si prompts à oublier combien notre existence est éphémère, même si certaines journées nous paraissent si longues ! Ah, combien de nuits adolescentes se languissent de voir enfin venir demain !
Et ton immobilité te peine, alors que cette pie qui jacasse à ton sommet peut à tout instant en trois battements d’aile prendre son envol et te laisser à une injuste solitude.
Ecoute, moi aussi je voudrais te dire quelque chose.
Il y a environ un an et demi, mais qu’importe le temps pour toi ? Si, tu le perçois ? Bien sûr, les saisons, suis-je bête ! Au cours d’un de mes voyages les plus lointains, je fis connaissance d’un homme politique très influent dans sa ville, une grande métropole asiatique.
Il me tint le même discours que toi, à propos des voyages et des voyageurs, lui qui n’avait jamais quitté son pays.
Dans le salon dans lequel il me recevait trônait un extraordinaire bonzaï. C’est cela, un de tes frères torturés. Tu es bien militant et revendicatif ce matin !
Je me tournai vers mon hôte et lui désignai le bonzaï. Voyez-vous Excellence, le sédentaire et le nomade sont comme l’arbre et l’oiseau. L’arbre regarde l’oiseau qui s’élance vers le ciel et soupire à sa liberté. Quant à l’oiseau, il soupire en observant l’arbre, lui qui a le privilège d’avoir pu grandir sans quitter ses racines, bien ancrées dans le sol.
Je n’entendis en retour que le gémissement du vent qui avait repris dans les branches et qui ne semblait plus tisser de chant. Mais je savais que la conversation n’était pas terminée.
Quelques semaines plus tard, au retour d’un de ces longs voyages pendant lesquels le bouleau pleureur veillait à la sérénité des Dryades, je m’approchai à nouveau de l’arbre chuchoteur et conteur d’histoires.
À son pied, je répandis un grand seau de sable des Landes, recueilli quelques jours plus tôt sur la côte, près d’Hossegor. Je sentis le frémissement imperceptible et l’agitation qui gagnait mon compagnon. Lorsque je fus certain qu’il était bien à mon écoute, je versai le contenu d’un autre seau, quinze litres d’eau de mer.
KroniK, tu veux ma mort, s’exclama tout à coup le bouleau, les branches pleureuses soudain dressées vers le ciel, comme des bras que l’on soulève en signe d’indignation ou de colère : cette eau est salée, elle va ronger mes racines. Cesse donc cette torture !
Nous avons encore longuement parlé ce jour-là. Depuis, le bouleau pleureur du Jardin des Dryades ne demande plus à être planté auprès d’un pin parasol au bord de la plage…
[fin]
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10.10.2005
Mi Buenos Aires Querido
Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis leur retour mouvementé en Argentine et Laura Ana profitait de la douceur de l’été austral confortablement allongée sur une chaise longue au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires, au bord du Rio de la Plata, lorsque son téléphone cellulaire grésilla. Elle attrapa le combiné et décrocha dans le même geste.
- Allo ?
- Ils sont de retour au pays.
L’appel qu’elle attendait et redoutait tout à la fois.
Andrés n’eut même pas à lui expliquer de qui il s’agissait. Les anges de la mort[i]. Le nœud qui lui tenait les tripes depuis qu’elle avait retrouvé Alicia, sa mère, et pris conscience des dangers qui menaçaient leurs existences, venait de se resserrer d’un coup. Elle ressentit une brusque douleur qui l’obligea pratiquement à se plier en deux, tandis qu’une langue acide lui triturait l’estomac.
La peur. Celle-là même qui avait poussé sa mère à la tenir à l’écart de sa vie pendant près de vingt-cinq ans, afin de la protéger.
- Depuis quand ?
- Une semaine. On les a vu vendredi à Ezeiza[ii] mais la nouvelle ne nous est parvenue que ce matin.
- Merde, c’est long. Des nouvelles de maman ?
- Non, justement. C’est pour ça que je t’appelais. J’ai parlé à Jorge. Elle a peut-être déjà reçu l’info. Elle a dû passer en plan 4.
- Elle m’aurait appelée.
- Pas sûr, elle ne t'a pas toujours tout dit, non ? On va vérifier de toute façon. Il vaut mieux que tu rentres à la capitale. Plan 4, OK ?
- T'es pas marrant. OK, j' arrive.
Elle faisait déjà son sac et malgré elle, commençait à regarder nerveusement les autres touristes autour de la piscine. La traque avait à nouveau commencé. Et elle faisait partie du gibier.
Elle n' aimait pas du tout ce qu'elle pressentait. Où pouvait bien être Alicia ?
...
- Mais arrête donc de tourner en rond comme ça. Rien n’est encore sûr. Tu connais ta mère.
Andrés essayait de calmer Laura, sans vraiment de succès. Ils n’avaient toujours pas de nouvelles d’Alicia ce qui rendait Laura de plus en plus nerveuse.
- Laura, écoute-moi. D’accord, les anges de la mort sont revenus, mais il y a moins d’une semaine et rien n’indique qu’ils sont encore à notre recherche. Après leur dernière sortie, ils sont pratiquement grillés.
- Je sais mais c’est tout un symbole. Et je n’aime pas ça. Ils me terrorisent. Et il nous a fallu pratiquement une semaine entière pour apprendre qu’ils étaient rentrés. Le réseau n’est pas sans failles.
Les anges de la mort. Juan Antonio Guttierez et Claudia Luschini. Deux tueurs travaillant en couple, pour le compte d’un ancien tortionnaire des années noires de la dictature argentine, Mariano Torres Bisbal, maintenant entre les mains de la justice et dont le sort dépendait du procès prévu dans quatre semaines et du témoignage déterminant d’Alicia, unique témoin de ses exactions encore vivant.
Les autres avaient été abattus, ou étaient morts dans des accidents peu probables, ce qui revenait au même, ou avaient simplement disparu sans laisser d’adresse. Nul ne savait vraiment quel avait été leur sort. Alicia et Laura leur avaient jusqu’ici miraculeusement échappé, grâce à leur sang-froid et à l’appui d’Andrés.
- Es-tu sûr qu’elle est au courant ? Se souvient-elle du Plan 4 ?
Ils avaient mis au point un code de conduite, numéroté de 1 à 6. Plan 1 : rien à signaler. Plan 2 : vigilance renforcée mais sans autres précautions particulières, la vie devait suivre son cours. Plan 3 : limitation des communications, des déplacements, contrôle des domiciles par des amis du réseau. Plan 4 : dans un premier temps, Alicia et Laura devaient être regroupées dans un lieu secret et sûr avant l’éventuel au niveau suivant. Plan 5 : mise au vert. Plus de contact avec le monde extérieur. Plan 6 : fuite vers l’étranger.
Andrés allait répondre à Laura que le réseau avait été mis en branle pour informer Alicia et qu’elle n’allait pas tarder à se signaler lorsque son téléphone cellulaire sonna. Il décrocha et un large sourire éclaira aussitôt son visage, pour s’effacer presque instantanément.
- OK. OK. De acuerdo. Chao.
- Que se passe-t-il ? L’anxiété n’avait pas quitté le visage de Laura.
- C’était Alicia. Tout va bien pour elle. Elle vient d’arriver à Quilmes. Elle a voulu nous rejoindre mais elle a remarqué que l’appartement est surveillé. Nous devons partir au plus vite. Elle nous attendra à la Viruta.
Il ferait nuit dans deux heures. Ils décidèrent d’attendre. L’obscurité serait probablement leur meilleure alliée.
Puisque le réseau n’avait pas réussi à les protéger.
De toute évidence, Bisbal n’avait pas dit son dernier mot.
...
- Tu ne trouves pas un peu dangereux de nous retrouver à la Viruta ? S’ils nous suivent, on les conduira tout droit vers Alicia.
- Le samedi soir, la Viruta est probablement l’endroit le plus sûr pour nous. D’abord, il y a énormément de monde qui va danser le tango là-bas et en plus, la grande majorité des danseurs sont de notre côté. Tu le sais et Bisbal le sait aussi. Il n’osera pas envoyer ses sbires là-bas.
- Peut-être. De toute façon, dans notre situation… Le Plan 4 a échoué, n’est-ce pas ? Nous devions nous regrouper dans un endroit secret et apparemment, ils savaient où nous attendre.
- À moins qu’ils ne nous aient suivis. C’est possible. Il va falloir être de plus en plus vigilants.
- Et s’il y avait eu une fuite ?
- Un traître ?
- …
- Je n’y crois pas. Mais je pense qu’il va falloir faire gaffe à nos téléphones mobiles. Je vais demander à Jorge de nous trouver de nouvelles cartes à prépaiement non identifiables.
- Bien sûr, saloperie de téléphone. Bisbal a dû nous placer sur écoute. Il a encore énormément d’amis dans la police. Hijo de puta.
La nuit vint enfin. Ils n’avaient pas allumé la lumière, laissant l’appartement dans un noir presque total. L’obscurité les poussait à chuchoter pour se parler.
- Écoute, je vais tenter un truc classique mais qui marche presque à tous les coups. Tiens-toi prête à partir.
Voyant l’écran du téléphone d’Andrés s’illuminer, elle murmura à son tour, d’un ton de reproche.
- On avait dit pas de téléphone !
- Cette fois, ça fait partie du plan. Allo, le Commissariat de Quilmes ? Écoutez, c’est affligeant, il y a une voiture de dealers qui fait du racolage pratiquement devant notre porte depuis la tombée de la nuit. Ce quartier devient impossible. Vous n’envoyez donc jamais de patrouille par ici ? Comment ? Diagonal et Bolivar, juste après le restaurant. Une Ford noire. Ah, c’est vraiment gentil. Merci Monsieur l’agent.
Quinze minutes plus tard, une voiture de police se plantait au beau milieu de la chaussée à la hauteur de la voiture postée en planque. Au même instant, Andrés et Laura, qui avaient attendu patiemment cet instant dans le hall d’entrée, quittaient tranquillement les lieux en remontant la rue dans le sens opposé au trafic.
- Le temps qu’ils se dépatouillent du contrôle, nous serons loin. Mais ne traînons pas quand même !
...
L’atmosphère des samedis soirs les attendait à La Viruta, une des milongas les plus courues de Buenos Aires. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle, vers une heure du matin, la foule des grands jours formait un cercle mouvant autour de la scène centrale : Juan et Gloria régalaient le public de leur art sublime en une démonstration toute en silences, pauses et chuchotements des corps.
Laura acquiesça : ils pouvaient difficilement espérer sanctuaire plus sûr, à moins que les hommes de Bisbal n’aient décidé d’affronter la foule et de risquer le lynchage qui leur était promis en cas d’incident. Le plus dur, ce serait de trouver où passer la nuit, après la milonga et l’éventuel after.
Ils cherchaient une table, un havre, un coin de chaise où s’asseoir et patienter en attendant Alicia tout en cachant leur fébrilité. Ils eurent de la chance. Au troisième rang des tables, ils aperçurent Roger et Monique, un couple d’amis, passionnés de tango argentin, dont ils avaient fait la connaissance lors de leur passage en Europe.
Après les embrassades, Roger ne fut pas dupe longtemps, lui qui avait connu tout son soûl de galère.
- Encore des soucis, Andrés ? C’est l’autre salopard qui vous cherche à nouveau des noises ? Le procès approche, n’est-ce pas ?
- Rien n’a changé, Roger. Rien n’a changé.
- Si vous êtes ici, c’est que vous n’avez plus de planque. Rien ne remplace la foule quand les lieux sûrs vous manquent. Vous avez une piaule pour la nuit ?
- Laisse tomber, Roger. C’est une affaire argentine.
- Justement, Andrés. Qui nous connaît ici ? Personne ! Et regarde-nous : on nous donnerait le bon dieu sans confession. Qui irait soupçonner qu’un couple de touristes qui se prennent pour des milongueros trame quelque chose de pas catholique ? Allez, ce soir vous dormez chez nous. Je crois que vous avez besoin de quelques heures au vert.
- C’est qu’on attend Alicia.
- Alicia ? Pas de problème. On se connaît bien. Je vais la pister du côté de l’entrée. Tiens, prête-moi tes clopes. Je ferai semblant d’en griller une devant la porte. Vous deux, vous rentrez avec Monique, et fissa.
- T’es un pote.
- Que veux-tu… À mon âge, on ne change pas, on empire.
...
Déjà trois heures du matin. Monique était partie depuis une bonne heure et demie avec Laura et Andrés se réfugier à La Casa del Gordo*, une villa transformée en gîte pour danseurs de tango de passage à Buenos Aires.
Roger espérait, sans se faire trop d’illusions, qu’ils avaient pu trouver le sommeil et qu’ils se reposaient un peu. S’ils étaient aussi inquiets que lui, pas de doute, l’insomnie les accompagnerait jusqu’à l’aube.
Trois heures et demie. Toujours pas d’Alicia.
Roger entra à nouveau. Pour donner le change, il invita une danseuse à partager une tanda**. Un observateur externe à la danse aurait pu être dupe, mais pas sa cavalière. Elle le remercia sans ménagement dès la fin du premier morceau. À l’évidence, Roger avait la tête ailleurs. Il ne consacrait ni son corps ni son âme à la musique, la danse, ou à la communion passagère de ce couple improvisé. Furieuse de n’avoir été que le prétexte à quelques pas sans présence, elle l’abandonna, retourna s’asseoir et le laissa planté au beau milieu de la piste.
Heureusement, il y avait encore beaucoup de monde et il put raisonnablement penser que l’incident était passé inaperçu. Dans le cas contraire, il était évident qu’il ne pourrait plus inviter quelque danseuse que ce soit à La Viruta pendant plusieurs mois.
Cruelle danse. Tango cruel.
Mais il ne fut pas trop touché. En vérité, il ne pouvait blâmer que lui-même, il avait effectivement la tête ailleurs.
Quatre heures. Il sortit de nouveau, son paquet de cigarettes à la main. Nerveux, il demanda du feu à un gars à l’entrée.
- Esperando la novia, no ?***
Il ne répondit pas. L’autre comprit que l’heure n’était pas à la conversation. Il haussa les épaules. Des paumés, il en avait vu défiler des dizaines. Le tango n’était-il pas tout d’abord la musique des cocus, des ivrognes, des loosers, des épaves de la vie ?
La fumée lui fit du bien. Quinze ans qu’il avait arrêté et pourtant l’envie était toujours là. Ne s’aventurait-il pas doublement ce soir dans une route sans retour ?
Il n’eut pas le temps de répondre à cette question. Il avait reconnu la silhouette de cette élégante qui descendait d’un taxi.
Alicia.
...
Elle était arrivée, enfin ! L’angoisse se lisait sur ses traits, fatigués.
Roger marcha à sa rencontre.
- Tu n’es pas vraiment venue pour danser, n’est-ce pas ?
Il lui avait parlé en français.
- Roger ! Quelle surprise ! Pourquoi cette question ?
- Drew et ta fille sont à l’abri avec Monique.
Elle le regardait avec étonnement.
- Je sais, je sais. Mais nous n’allions pas les laisser plantés là à attendre ton copain. Je ne dirai pas son nom : j’ai pensé qu’il serait mieux que nous fassions semblant de n’être que de vieux amis qui se retrouvent et que je t’amène boire un verre… disons ailleurs.
Elle pigea tout de suite. Elle s’exclama, afin que tous pussent l’entendre.
- Roger. Allons boire une coupe de champagne chez Tortoni !
- Vamos !
Elle héla le taxi qui venait de la déposer. À l’abri dans la voiture, elle fit les présentations.
- Jorge est plus qu’un chauffeur de taxi portègne, c’est mon cerbère. Il joue pour moi à Buenos Aires le rôle que jouait Andrés à Paris pour Laura.
- Où allons-nous ?
- Euh, peut-être nulle part. On dirait que ces trois voitures nous collent au train.
Roger montrait du doigt trois voitures qui venaient de déboîter au moment où ils quittaient la Viruta.
- On dirait que le comité d’accueil était déjà sur place.
- Je n’ai remarqué personne. Êtes-vous sûrs de ne pas avoir été suivis ? Cela étant, sur place ou pas. Faudrait penser à les semer.
- J’espère que tu connais bien la capitale, Jorge.
- Couchez-vous !
Un coup de feu retentit et la vitre passager avant droite vola en éclats. La voiture fit une brusque embardée. Jorge zigzaguait.
- Personne n’est blessé ?
- Quelques égratignures, à cause du verre je pense.
Le visage de Roger était couvert de sang.
- Fonce ! Jorge, fonce !
Alicia était paniquée à la vue de son ami blessé.
- Ils se rapprochent à nouveau !
...
- Tourne à gauche !
- Pourquoi ?
- Putain, ne pense pas, conduis !
Ils longeaient dorénavant Puerto Madero et ses restaurants, ses larges trottoirs et la foule des passants.
La chance leur sourit. Un voiturier bien inspiré déboîta juste derrière eux. Le conducteur de la première voiture de chasse vint s’encastrer dans le malheureux, sous l’œil médusé du client qui se lança dans une longue série de jurons indicibles dans ce récit.
Ils passèrent l’ancien office postal, siège du Ministère des communications, poursuivirent leur route folle vers le nord. L’extraordinaire dextérité de Jorge faisait des miracles. Ils maintenaient leurs poursuivants à distance. Mais ils ne les distançaient pas pour autant.
- La vieille !
Le hurlement vrilla les tempes de Roger. Alicia, les yeux rivés sur le trafic, avait poussé un cri au moment où une femme, à l’âge en fait indéfinissable, s’engageait sur la chaussée en poussant devant elle un chariot de supermarché rempli de vieux chiffons, de sacs divers, de bouteilles et de tout un bric-à-brac.
Jorge ne put éviter que la vieille. Le chariot explosa sur le pare-brise qui vola également en éclats.
Roger évita de se plaindre en sentant la brûlure de dizaines d’éclats de verre lui traverser de nouveau le torse, les bras et le visage. Il serrait les dents et se tournait sans cesse pour observer la progression des tueurs à leur poursuite.
Alicia, gisait en travers du siège arrière, mi-réfugiée, mi-prostrée.
À quelque chose malheur est bon. Après avoir rebondi sur le capot arrière de leur voiture, le chariot poursuivit sa route et s’empala sous le capot de leurs plus proches agresseurs. Le conducteur fut moins habile ou moins chanceux que Jorge. Les roues bloquées, il termina sa course contre le chariot d’un marchand ambulant installé sur le trottoir.
- Plus qu’une. À toi de te montrer le plus malin, Jorge !
- Accroche-toi !
...
Les prouesses de Jorge permettaient certes de maintenir la dernière voiture des tueurs à quelques longueurs, mais malgré les efforts et les risques encourus, ils n’arrivaient pas à distancer leurs poursuivants.
Ils frôlaient les trottoirs, les rares voitures encore en vadrouille à cette heure tardive, les files en stationnement, les clients éméchés à la sortie des troquets, en d’autres termes, l’accident.
Une nouvelle embardée permit aux anges de la mort de se rapprocher d’eux. Dans l’éclair de lumière d’un réverbère, Jorge reconnut un des passagers.
- ¡Ali, Bisbal esta con ellos!*
- ¿Como, el hijo de puta esta en ese coche?**
Comme électrisée, Alicia sortit soudain de sa torpeur.
- J’ai une idée. Va vers le Riachuelo.
Jorge effectua un rocambolesque demi-tour en pleine Avenue du 9 Juillet, franchit le terre-plein central, laissa au passage le pare-choc arrière comme trophée, fit fumer les pneus fatigués et repartit de plus belle vers le sud.
En quelques secondes à peine, sous l’œil connaisseur d’un Roger cramponné à la portière.
- Tu leur as bien mis deux cents mètres dans la vue. T’es un champion !
Les rues se firent plus étroites, plus sombres. Les maisons plus basses, les trottoirs plus étroits. Bientôt il n’y eut plus de trottoirs. Les rues n’étaient qu’immondices diverses.
L’autre Buenos Aires. Celui de la misère. Des laissés-pour-compte après la crise monétaire. Des manifestations casseroles à la main sur la Place du 8 Mai.
Alicia referma son téléphone d’un coup sec. Ils sursautèrent.
- Ralentis, il ne faut plus les perdre. Cette fois, les chasseurs, c’est nous.
- T’es sûre de toi ?
Son sourire répondit pour elle.
...
Alicia avait pris les rênes de la course-poursuite. Elle guidait maintenant Jorge avec des instructions précises.
- Gauche. Droite. Au feu, tu fonces pendant cent mètres, il faut qu’ils pensent que nous fuyons.
- Dis donc, je crois savoir où tu nous amènes ! Ce n’est plus un voyage dans l’espace mais plutôt dans le temps, n’est-ce pas ?
Jorge vit la larme qui coulait sur la joue d’Alicia. Il comprit qu’il avait vu juste mais qu’il ravivait là des souvenirs encore trop lourds à supporter.
Dans ce seul quartier de Buenos Aires, plus de trois cents personnes avaient disparu pendant la dictature et la plupart d’entre elles avaient eu le malheur de passer entre les mains de Bisbal et de ses hommes.
Certaines, comme Alicia, avaient un jour retrouvé, hébétées, le monde des vivants. D’autres…
Elle pensait à ces dernières.
- Tourne à droite, on arrive.
- Je sais, Ali. Crois-tu que ce sera vraiment la fin du chemin ?
Roger observa les lieux. Une ruelle noire comme un poing fermé sur des années de colère. À peine plus large que la voiture. Il aperçut trois silhouettes dans l’ombre d’une porte. Plus loin trois autres.
- Il y a un comité d’accueil. Des amis à vous, j’espère ?
- De vrais potes.
Alors que la voiture de Bisbal s’engouffrait dans la ruelle derrière, après un dernier virage à droite très serré, un camion se glissa derrière elle et bloqua la rue. A l’autre bout de la rue, Jorge s’effaça pour laisser la place à un deuxième camion, qui plein phares et klaxon bloqué, se jetait déjà sur Bisbal et ses hommes.
Bloqué, l’ange de la mort pila dans un crissement de pneus, et tenta de fuir en marche arrière. Le conducteur du camion à l’entrée de la rue alluma aussi ses projecteurs, dévoilant la nasse.
Pris au piège.
Quelques coups de feu claquèrent mais Bisbal et ses hommes n’étaient pas équipés comme ils l’auraient souhaité.
De plus, les chauffeurs des camions s’étaient aussitôt mis à l’abri et il n’y avait pas de cible en vue.
Le silence retomba sur la ruelle.
Bisbal jura, s’adressant au chauffeur.
- ¡Saca nos de aqui! (Sors-nous d'ici!)
- Pero jefe, no hay manera de salir de... (Mais chef, il n'y a aucun moyen de...)
Il ne termina pas sa phrase. De rage, Bisbal l’avait abattu. Il voulut même le cribler de balles mais le cliquetis de son arme déchargée se fit l’écho de son impuissance.
Comme ceux qu’il avait torturés autrefois.
Une image lui traversa l’esprit. De celles qu’il chassait, quand sa mémoire se refusait à admettre le discours officiel. Un corps de femme, broyé par la torture. Des hommes ivres, riant à gorges déployées devant sa féminité déchirée.
Un choc.
Le pare-brise vola en éclats. Une batte de baseball vint fracasser la tête du chauffeur, affaissée sur le volant.
Gémissant, Bisbal regarda autour de lui. Ils étaient dix, vingt peut-être. Il croyait reconnaître ces visages. Ceux de ses cauchemars. Ou de ses rêves de puissance infinie ? Ils approchaient, le menaçaient.
Comment cela était-il possible ?
Ils commencèrent à frapper en cadence, méthodiquement, comme s’ils avaient toujours su que cet instant viendrait.
Les phares, les pare-chocs, les vitres. Peu à peu, la voiture se démantelait.
Ils allaient mourir. Près de lui, son dernier porte-flingue était pris d’un tremblement épileptique.
L’impensable se produit alors.
Bisbal sortit son téléphone cellulaire de sa poche et composa fébrilement un numéro de téléphone.
Cinq heures du matin. Une voix ensommeillée.
- Diga ? (Allo ?)
- Bisbal. Je suis prêt à plaider coupable mais il faut me sortir d’ici. Vite !
***
- Et si nous allions danser ?
Monique était heureuse d’avoir à nouveau son homme à ses côtés. Au bord de la piscine du Club nautique de La Balandra, la vie ronronnait enfin. Ils avaient profité du soleil et rentrait maintenant en ville après une belle journée d’amitié.
- Tu sais, après ma prestation de la Viruta, je ne crois pas que je pourrai danser à nouveau à Buenos Aires. Plaqué en pleine piste…
- T’inquiète Roger, j’ai aussi beaucoup d’amis dans les milongas.
Alicia n’exagérait pas. Dès leur entrée dans à La Viruta, elle fut assaillie de toutes parts. Roger et Monique s’installèrent à table avec Laura et Andrés. Du champagne leur fut servi aussitôt.
Soudain, le silence se fit dans la salle. Tous les danseurs avaient rejoint leurs tables ou se tenaient debout autour de la piste.
Traversant la piste lentement, Alicia vint se poster à trois mètres de Roger. D’un regard, elle l’invita à danser. Alors qu’il se levait, elle s’exclama :
- Amigas, sans cet homme, je ne serais plus ici pour danser !
Un tonnerre d’applaudissements traversa l’assistance. Lorsqu’il fut tout près d’elle, elle lui demanda.
- Quel morceau veux-tu danser ?
- Ah ! Sentimiento gaucho. Je suis sûr que cela aurait fait plaisir à un ami.
- J’en étais sûre !
En un viejo almacen del Paseo Colón...
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Adieu Euzkadi
Elle marchait le long de la Grande Plage, bordée de cabines en toile à grandes bandes rouges, blanches et bleues, de gamins aux rires stridents, de belles élégantes à la peau nacrée sous leurs tenues soyeuses, et de souvenirs d’amours anciennes qui la faisaient sourire à présent.
Des chapelets de surfeurs se laissaient bercer par la houle atlantique, patients scarabées perchés sur leurs planches. Mme Lopez vendait ses glaces et hélait le touriste aux joues rouges, au crâne brûlé, aux épaules en feu.
Un jeune arpentait de sa grande foulée dégingandée les rangées touffues de corps alanguis, un panier d’osier calé sur les hanches et serinait sa rengaine quotidienne : « Beignets abricot ! Chouchous ! Beignets abricot ! Chouchous… »
La Roche Plate émergeait puis disparaissait au rythme des vagues, comme un clin d’œil, alter ego diurne du long phare blanc de Saint-Martin qui lui ne se réveillerait qu’au crépuscule pour sa nocturne mission.
Arène circulaire détachée de la symétrie touristique bien alignée, une tribu d’adolescents dodelinait aux accords d’une guitare, avec la stoïque patience de ceux qui savent que, dès les premiers couverts servis dans les restaurants de la ville, la plage tout entière leur appartiendrait à nouveau jusqu’au petit jour.
Arantxa fredonnait. Ses pas effleuraient à peine le promenoir de la Reine des plages, la plage des rois. L’amour l’attendait ce soir.
L’amour ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.
...
Il était attablé devant un copieux petit-déjeuner. La table, minuscule, était recouverte d’une jolie nappe aux motifs rouge et vert. Il n’y avait vraiment pas beaucoup de place sur le balcon mais il considérait l’opportunité de prendre son café tous les matins face à l’océan, même à l’étroit sur ce balcon ridicule, comme le plus beau cadeau que la vie lui avait offert.
Lorsqu’il portait à sa bouche l’immense bol, ébréché mais irremplaçable, qui trônait sur la table comme un immense trophée, et que sa langue gourmande lapait à la surface du café le beurre qui avait glissé au moment où il avait trempé sa tartine, ses yeux glissaient toujours le long de la plage, à la poursuite du coureur matinal qui l’accompagnait depuis des mois.
Deux hommes aux vies bien réglées, presque monotones, qui semblaient toutes deux suivre un rituel établi pour durer, encore, toujours, comme le mouvement des marées à l’entrée du port, comme le ressac sur la grève.
Il abandonnait son compagnon inconnu lorsqu’il dépassait l’alignement de rocs dressés face à la plage pour contrarier les efforts de l’Adour qui, saison après saison, semblait vouloir priver la plage de la Chambre d’Amour de sa langue de sable. Un dernier regard, une dernière gorgée de café, azkar eta ona, fort et bon, le petit déjeuner était fini.
A son poignet gauche, comme tous les matins, sa montre indiquait alors sept heures trente-huit. Une vie bien réglée et monotone.
Monotone ? Peut-être. Rien n’est simple au Pays Basque.
...
Comme il le faisait régulièrement trois fois par semaine, même si aucun vol n’était prévu pour l’appareil, Jean-François Ducailler tournait autour du bijou de l’Aéroclub des Vignes, un magnifique Écureuil AS 350 B2.
La passion de Jean-François pour les hélicoptères remontait aux années soixante et à son service militaire, qu’il avait accompli en tant que mécanicien sur une base aérienne. De cette période, il gardait – en plus des souvenirs traditionnels des gamins de son âge – de très solides connaissances qui lui avaient permis de trouver un bon boulot auprès de la plus grande compagnie aérienne française et, surtout, cette passion pour le pilotage et l’entretien de ces drôles d’oiseaux.
Le temps avait bien passé depuis et, avec les fils argentés qui avaient peu à peu tissé leur toile dans sa chevelure, était venu le temps des restructurations, des délocalisations et pour lui – il pensait d’ailleurs avoir été chanceux – le temps de la préretraite.
Cela lui donnait l’opportunité de se consacrer au petit aéroclub vendéen qu’il avait monté quinze ans plus tôt avec une poignée de fanatiques, et il n’était pas peu fier d’avoir réussi la symbiose entre les amateurs de vol à moteur et de vol à voile, deux communautés qui généralement s’évitaient avec respect…
À ses yeux, le bijou du club était « son » Écureuil (c’était d’ailleurs bien lui qui comptait le plus grande nombre d’heures de vol à ses commandes.) Une superbe machine qui pouvait transporter jusqu’à six passagers en plus du pilote sur une distance maximale de près de 700 kilomètres et à une vitesse de pointe de quelques 133 nœuds, soit pratiquement 250 kilomètres à l’heure !
Pas mal pour un petit pilote de province !
Libéré de ses obligations professionnelles, Jean-François venait au club pratiquement un jour sur deux, pour chouchouter l’hélico, écouter ronronner son moteur, vérifier que tout allait bien.
Comme tous ces matins-là, Jean-François s’apprêtait à faire un petit vol de maniabilité de routine.
De routine ? Peut-être. Rien n’est simple, même à quatre cents kilomètres du Pays Basque.
...
Arantxa marchait au rythme de la houle et suivait le battement du ressac sur la grève et les récifs. Elle dansait avec les vagues. Sa piste de danse, c’était cette longue promenade du front de mer, qui courait depuis la Descente de l’Océan et la plage du Miramar jusqu’aux arcades centenaires du Casino municipal.
Et nous étions mardi. Le mardi, c’était le jour de son cours de danse.
La danse…
Sa palette multicolore de pulsations variées qui expriment tour à tour la mélancolie extatique du bandonéon de Piazzolla, l’ivresse d’une nuit de flamenco andalou parfumée au vin de Jerez, l’éclatante énergie de la fête baroque ou peut-être juste une simple tradition, colportée de bouche à oreille, d’anciens à jeunesse, de place de village en fronton ensoleillé, dans la musette d’un accordéoniste rieur.
La danse…
Son âme qui s’abandonne, se laisse conduire sans résistance par les élans sensuels de la musique, des corps en communion, et glisse peu à peu vers un monde de rêves, détachée de la simple réalité terrestre et enfin libérée de tout poids.
Dans quelques heures elle danserait avec Luc.
Oserait-il s’enhardir aujourd’hui à la séduire ? Peut-être même l’embrasserait-il enfin ? Un simple baiser…
Simple ? Hélas ! Rien n’est simple en Euzkadi.
...
A sept heures trente-neuf, Luc était dans la cuisine et, comme tous les matins, faisait sa vaisselle et rangeait les ustensiles du petit-déjeuner. Cela ne lui prenait que quelques minutes.
Ce matin-là, contrairement à ses habitudes, il ne quitta pas immédiatement l’appartement de la Chambre d’Amour. Nous étions le sept juillet et ce jour-là était sacré pour tous les espagnols et plus particulièrement pour les aficionados, les amateurs de corrida.
Tous les ans, le sept juillet marquait le début des fêtes de Pampelune et, à huit heures précises, les festivités commençaient par l’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues de la ville, dans le couloir qui les conduisait depuis le corral de Santo Domingo jusqu’aux arènes. Des centaines de jeunes vêtus de rouge et blanc se lançaient, avec pour unique rempart un journal soigneusement roulé pour tenter si nécessaire un raffut rugbystique ou une passe hasardeuse pour écarter de leur chemin les bêtes lancées à leurs basques, et éviter le souffle de la mort dans leur dos.
À huit heures dix-sept, la course était terminée, sans encombre. Et on sonnait à la porte.
Luc, surpris, alla néanmoins ouvrir. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu’il reconnut le joggeur qui passait sur la plage tous les matins. Et il resta stupéfait lorsque le fort des Halles qui l'accompagnait le coureur inconnu l’assomma d’un coup de poing qui lui fait pratiquement exploser le nez.
Non, rien n’est simple au Pays Basque.
...
Le jour s’était à peine levé sur le tarmac de l’Aéroclub des Vignes mais Jean-François Ducailler s’affairait déjà autour de son AS 350 B2.
Matinal, à son habitude, car il avait appris à préférer les vols du petit matin. Aux ocres et pourpres du soir, il avait toujours préféré, peut-être parce qu’elle était synonyme de fraîcheur, la lumière bleutée qui entourait la campagne juste après l’aube et les traînées de brume qui s’accrochaient à la cime des arbres, avant d’être dispersées par le soleil et le souffle des rotors de l’appareil.
- Bonjour !
Le salut tonitruant le fit sursauter.
- Nom de Dieu, vous m’avez fait peur ! Je ne vous ai pas entendu venir.
- C’est normal, j’étais là avant vous. Je vous attendais.
- Ah bon, et pourquoi faire ?
- De l’hélico, pardi ! Quelle question !
Un peu désarçonné, Ducailler tenta de reprendre la situation en main.
- Vous vous êtes inscrit ? Je n’étais pas au courant.
- Pas vraiment. Nous ne souhaitons pas de publicité sur ce vol.
- Nous ?
- Oui, nous, poursuivit une voix dans le dos du pilote. Assez discuté, en route.
- Et nous allons où, comme ça ?
- À la plage…
Il allait protester lorsqu’un troisième larron apparut, et un simple regard fit comprendre à Jean-François que l’affrontement verbal était terminé. Le gars tenait à la main un AKS-74U, le trop fameux fusil d’assaut Kalachnikov, arme favorite de la plupart des groupes armés : militaires, gangsters ou terroristes.
L’heure n’était plus à la plaisanterie. Il lui fallait passer en mode survie. Car ses visiteurs du matin appartenaient sans doute aucun à l'une des deux dernières catégories. Il respira profondément. Il devait avant tout rester calme.
La journée ne serait pas simple.
...
Arantxa jeta un coup d’œil à sa montre et conclut qu’elle pouvait encore passer à son appartement avant de remonter en ville à son cours de danse.
Elle habitait Rue Lavernis, une ruelle en pente à deux pas de la Grande-Plage, coincée entre le magasin le plus connu de la ville, au nom synonyme d’espérance à l’époque de son inauguration, juste après la guerre, le Biarritz Bonheur, et l’agence locale d’une banque réputée pour son parrainage continu du Tour de France.
Devant son miroir, elle hésita un instant devant les différentes tonalités de ses rouges à lèvres, puis opta pour une note légère. Ce n’était qu’un cours de danse, pas un bal ! Et le temps était radieux, il ne fallait pas l’assombrir avec des teintes trop lourdes.
Elle jeta une paire de chaussures dans son sac et passa à la salle à manger pour prendre un fruit dans la corbeille posée sur la table, corne d’abondance aux couleurs de l’été.
Près de la télévision, le signal lumineux du répondeur téléphonique clignotait, signe qu’un nouveau message avait été déposé dans sa boîte vocale.
Elle activa le répondeur… sa mère ! Elle leva les yeux au ciel.
- Dis-moi, ma chérie, j’ai entendu que tu sortais avec Luc. C’est bien celui que tu as rencontré à la danse, n’est-ce pas ?
- Maman, soupira-t-elle, agacée et parlant du coup avec le répondeur comme si sa mère était devant elle. Mais la voix continuait.
- Tu sais qu’il est espagnol ? Et policier ? Tu devrais être prudente. Que fait un policier espagnol installé en France ? N’oublie pas que tu es basquaise, Arantxa.
De colère, elle balaya le répondeur téléphonique du revers de la main.
Non, elle n’oubliait pas ! Maudite politique.
Être la fille d’Iñaki Berekoitia, le Président de Euzkal Batasuna, n’avait jamais été simple…
...
Depuis combien de temps le gardaient-ils ainsi dans le noir ? Deux heures ? Impossible à dire. Deux jours ? Plus ? Il n’était plus sûr de rien. Il avait perdu le sens du temps.
Comme le hululement d’une effraie qui part en chasse, une plainte s’échappa de sa gorge enrouée par la soif et la peur. Il émit bien malgré lui une succession de petits gémissements irréguliers, comme le flot palpitant du sang s’échappant du cou de la volaille que l’on saigne, promesse de repas de fête pour l’assassin tout puissant mais assurance de mort pour l’animal entravé.
Il était ligoté et on avait recouvert son visage d’une opaque cagoule de laine épaisse dont une découpe lui dégageait la bouche, afin qu’il puisse respirer sans pour autant voir ses gardiens. Son nez était brisé. Ses mains, entravées dans son dos, lui faisaient mal : les liens, serrés avec hargne sans doute, empêchaient une irrigation correcte de ses doigts. Ces derniers étaient déjà gourds et le lançaient de plus en plus.
Mais le plus douloureux était d’avoir à attendre sans savoir, épave ballottée, impuissante, dans la mer d’un destin
qu’il ne contrôlait plus.
Il n’avait vu voir personne. Personne n’avait répondu à ses questions autrement que par des grognements, ou de sourds borborygmes incompréhensibles ponctués de coups de pieds hargneux. Souffle coupé, douleur au ventre, il préférait laisser mourir ses plaintes sur ses lèvres et n’osait plus risquer de provoquer l’ire de ses geôliers.
Il gémit encore.
À juste titre, hélas. À quatre cents kilomètres de là, un hélicoptère prenait son envol. Pour Luc, le dernier voyage avait déjà commencé.
...
L’hélicoptère avait fait un détour devant le port de Saint-Jean-de-Luz, comme pour aller goûter aux embruns qui s’envolaient par-dessus les digues fermant la baie, ou pour faire admirer sa puissance ou sa vitesse aux promeneurs musant autour des chalutiers et provoquer les aboiements apeurés de quelques vieux roquets et l’ire bougonne de leurs maîtresses bousculées dans leur routine quotidienne et tout à coup emportées par la vigueur soudaine et colérique de leurs compagnons de vieillesse. En fait, le détour avait pour but de suivre à la lettre l’horaire établi.
Bidart fut englouti en quelques tours de pales et bientôt furent en vue le château d’Ilbaritz puis les plages de la Milady et de Marbella : Biarritz s’ouvrait à l’admiration des passagers par sa frontière sud.
Apparemment insensible à la beauté de la côte déchiquetée, trépas rocheux de la chaîne des Pyrénées venant jeter ses dernières forces dans les vents et l’onde d’ouest, le pilote fit bifurquer l’appareil vers le large, contournant la plage de la Côte des Basques, le Rocher de la Vierge et le Musée de la mer.
Il attendait un signal.
Dans une ferme isolée de l’arrière-pays, le long de l’Adour, entre Urt et Urcuit, deux gardes se saisissaient d’un Luc désemparé et à bout de force.
Il le placèrent à nouveau dans la grande caisse en fer qu'ils avaient utilisée lors de l'enlèvement et ils la chargèrent à l’arrière d’une camionnette, puis prirent la route en direction de la côte.
...
Arantxa sentit un frisson s’emparer d’elle. Comme le souffle de l’amour qui lui caressait le visage.
C’est alors qu’elle remarqua le bruit de l’hélicoptère. Elle leva les yeux et aperçut un Père Noël, suspendu à un filin, qui atterrissait sur le toit de l’hôtel de ville.
Même si ce n’était pas la saison, elle interpréta cette image comme un présage heureux. La vie allait la combler !
En arrivant devant la parfumerie, juste devant les feux tricolores qui marquaient l’entrée du passage Gardères sur l’avenue Edouard VII, elle jeta un coup d’œil dans la vitrine, non qu’elle fut attirée par les parfums mais parce qu’elle voulait contrôler une dernière fois l’image d’elle qui se projetait dans ce miroir improvisé.
Mais un autre reflet attira son attention, prolongé d’ailleurs par des bruits de coups de freins, le fracas des avertisseurs sonores et l’angoisse stridente des premiers cris de témoins choqués.
Elle se retourna d’un bloc, soudain glacée, pour retrouver du regard la fourgonnette dont elle avait aperçu la trace grise dans la vitrine. En fait, le véhicule était blanc. Elle avait été trompée par le miroir. Mais la couleur importait peu.
Apparemment, la camionnette était arrivée en trombe par l’avenue Jean Petit, entre la Cité administrative (sur le toit de laquelle le Père Noël s’était posé un instant plus tôt) et le Commissariat de police. Il fallait être victime d’un accès de folie ou proche du coma éthylique pour oser conduire de la sorte sur le pas de porte des bureaux de la police !
Après avoir brûlé le feu qui marquait la limite entre l’avenue Jean Petit et l’avenue Edouard VII et manqué de peu renverser un piéton qui sortait un sac à la main d’une des boutiques de mode riveraines, le chauffard vira brutalement vers sa gauche, arracha au passage le petit pilier lumineux placé à l’extrémité du terre-plein central, franchit tant bien que mal ce même terre-plein en retombant sèchement sur la chaussée opposée et fonça en direction de la place Clemenceau.
C’est à ce moment qu’Arantxa l’avait aperçu dans la vitrine.
Qui était ce fou ?
Elle pensait le voir disparaître vers l’avenue Foch ou l’avenue de Verdun — en sens interdit ! — pensant comme tout le monde assister à une cavale après une attaque de banque ou quelque autre exaction du même genre lorsque le camion pivota, lui faisant face, et se précipita à tombeau ouvert en direction de la parfumerie. Il n’était pas à plus de trente mètres du trottoir sur lequel un instant plus tôt Arantxa rêvassait encore en songeant à l’effet qu’elle pourrait avoir sur Luc !
Sans demander son reste, avec les autres passants affolés, elle s’enfuit à toutes jambes en dévalant à nouveau le passage Gardères, tout en regardant derrière elle ce qu’il advenait du camion fou.
Elle vit alors le camion qui faisait une nouvelle embardée qui le propulsa en travers du passage. Il avait fait pratiquement trois quarts de tour en dérapage et se trouvait ainsi prêt à poursuivre sa course.
Les fuyards, soulagés, pensèrent qu’il en serait ainsi.
Au lieu de cela, le conducteur stoppa son véhicule diabolique dans un crissement de pneus et le chaos des secondes précédentes sembla se figer tout d’un coup. Plus rien, ni personne ne bougeait.
Sur les avenues et en bas de la place Clemenceau, les automobilistes tétanisés n’osaient ni respirer ni suivre les indications des feux tricolores. Pas un ne voyait le feu vert et surtout, pas un n’osait franchir la virtuelle barrière protectrice des feux. Derrière les premiers de la file, les suivants, d’ordinaire si pressés, avaient oublié leurs klaxons.
Arantxa, à demi fléchie, prête à se coucher, observait elle aussi l’incroyable scène. La camionnette blanche barrait le passage Gardères par le haut, tournée au trois-quarts, nez pointé vers la place Clemenceau.
Elle pouvait apercevoir le chauffeur qui s’était penché vers le côté droit du véhicule, comme pour regarder vers le bas de la rue. Elle crut d’ailleurs que le conducteur lui faisait un signe de la tête, l’invitant à regarder vers l’arrière du camion.
Par réflexe, plutôt que par certitude, son regard glissa vers sa gauche, suivant l’indication muette. Alors que ses yeux glissaient devant la portière latérale gauche de la fourgonnette, celle qui lui faisait face, sans vraiment la voir, celle-ci s’ouvrit tout à coup, happant son attention par surprise.
Comme les autres témoins, elle fut bernée par les assassins. Ils avaient réussi à focaliser l’attention de tous sur cette fourgonnette blanche. C’est pourquoi, ni Arantxa ni les autres spectateurs médusés n’aperçurent le Père Noël qui était réapparu comme par enchantement sur le toit de la cité administrative. Ni le fusil à lunette qu’il venait d’épauler.
Elle écarquilla les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait à l’intérieur du fourgon plongé dans l’obscurité car il n’avait pas de vitres.
D’abord, elle ne vit rien. Mais elle entendit un homme qui hurlait :
- Cours, tu es libre !
Un homme sortit enfin, en titubant. En fait, il fut plutôt projeté à l’extérieur par l’un des hommes qui se trouvait à l’arrière du fourgon. Il tomba lourdement, tête en avant sur l’asphalte, s’écorchant le visage et les mains qui étaient menottées.
Du sang jaillit aussitôt de son nez, maculant le sol et ses vêtements qui semblaient déjà sales et déchirés. Hébété, le pauvre hère se redressa, cherchant à s’orienter. Mais ses yeux se refusaient à la lumière. Il semblait comme aveuglé, comme s’il avait passé trop de temps dans l’obscurité.
Arantxa, prise d’une soudaine compassion, voulut l’aider, lui porter secours. Elle se redressa, courageuse, téméraire peut-être. Mais la bribe de dialogue qu’elle avait cru avoir avec le conducteur lui donnait comme un sentiment de responsabilité. Elle se sentait curieusement concernée par cette histoire, comme si elle n’était pas un témoin anonyme dans la foule des passants.
Apparemment d’ailleurs, elle n’était pas si téméraire que cela. Dans le camion comme autour d’elle, tout était figé. Aucune menace. Pas un geste hormis le sien.
Attiré par ce mouvement qu’il avait vaguement perçu, l’homme se redressa enfin, tendant ses mains jointes qui cherchaient, malgré les menottes, à s’ouvrir vers cette cible qui s’offrait à lui, symbolique, unique espoir. Il esquissa enfin un pas dans sa direction.
C’est à cet instant que la vie d’Arantxa se brisa.
...
Comme dans ces cauchemars durant lesquels on plonge dans une chute sans fin, parce que douloureusement répétitive, alors que paralysé, on est incapable de se mouvoir ou même de hurler ses peurs pour s’en libérer, Arantxa était prisonnière d’une réalité qui la dépassait, l’écrasait.
L’homme que l’on venait de jeter si brutalement du camion, c’était Luc.
Maintenant, à quelques pas d’elle, il se traînait, plus qu’il ne marchait, à sa rencontre. L’avait-il reconnue ? Ou ne pourchassait-il qu’une silhouette vague, inconnue ?
Question sans réponse. Le monde s’était arrêté là, d’un coup.
Pendant un instant qui lui parut une vie, son cœur cessa de battre. Souffle coupé. Muscles tétanisés. Elle était paralysée par la terreur. Malgré cette peur, elle voulait avancer pour secourir Luc mais elle n’arrivait pas à esquisser le moindre pas.
Autour d’elle, toujours rien, ni personne ne bougeait. Les passants, le conducteur et les passagers du fourgon, les conducteurs et passagers des autres voitures présentes sur les lieux du drame.
Tous immobiles, comme si le temps avait suspendu son cours.
Seul Luc tentait maintenant de se mouvoir, de forcer ses jambes engourdies par sa détention et le temps passé dans cette caisse. Mais il était bien seul. Et ses efforts semblaient vains. Il progressait à peine.
Mais s’étant habitué à la lumière il leva les yeux à son tour et la vit enfin. Alors il surmonta sa douleur et se redressa tout entier. Hurlant sa rage, il avait à nouveau un but, comme une rive à atteindre, un espoir.
Il avait retrouvé sa dignité d’homme et sa liberté. Arantxa était là. Il tendit ses mains vers elle.
Cette fois, elle comprit qu’elle était bien plus qu’une ombre méconnaissable. Elle voulut se précipiter vers Luc. Un fois encore, un signe du conducteur du fourgon attira son attention, brisant son élan. Il tendait le bras vers la mairie.
Elle se retourna. À cet instant précis, le Père Noël, l’œil rivé dans le viseur de son arme, appuyait sur la gâchette et depuis le sommet de la cité administrative, projetait Luc au sol d’une balle dans le genou gauche.
Elle avait senti le souffle de la balle lui frôler l’épaule.
Elle se retourna à nouveau et vit Luc, un genou à terre, qui poussait sur ses mains enchaînées pour se lever à nouveau. Elle sursauta lorsque Luc fut projeté en arrière par l’impact de la deuxième balle, qui vint frapper le genou droit.
Les deux jambes brisées, Luc réussit néanmoins à se tordre et à ramper à nouveau vers elle.
Elle se précipita pour lui offrir le bouclier de son corps mais il était trop tard. Une troisième balle traversa la place et atteint Luc à la face, lui emportant l’oeil droit et une partie du cerveau. Ses souffrances cessèrent sur le coup.
Sur le toit de la cité administrative, on retrouva la houppelande du Père Noël, lequel s’était volatilisé en profitant du chaos qui avait suivi le départ en trombe de la fourgonnette, dès le troisième impact. Elle était repartie comme elle était venue, en repassant devant le Commissariat de police, ultime provocation de mercenaires aguerris.
On retrouva aussi un message, en euskara, dont la traduction résonne chaque jour dans ma mémoire :
Peut-être comprendras-tu enfin pourquoi j’ai quitté les rivages atlantiques…
Don Angel
Août 2005
22:52 Publié dans Histoires courtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Joyeux Noël, Mario...
Vingt-trois heures et mal au crâne. Mario le flic émergeait peu à peu de ce sommeil qu’il connaissait trop bien. Affalé contre l’amoncellement de tables et de chaises délaissées depuis de longs mois sur la Terrasse du Café du Consulat par les touristes qui avaient fui Genève aux premiers froids, il cuvait encore son vin, l’esprit chargé de ses multiples chimères : cette femme qu’il n’aurait jamais, ses amis qui étaient partis, lassés de le voir s’effondrer, soir après soir, nez dans le plat, ivre mort. Piètre compagnie en fait. Chimères et fantômes aussi : un malfaiteur qui courait toujours, un collègue fauché trop tôt, et cette bouteille qui l’accompagnait depuis si longtemps maintenant, trop longtemps.
Ce fut un soir d’abord, il se souvenait. L’affaire avait mal tourné, alors qu’ils pensaient tout maîtriser. Chienne de vie ! Alors, bien après que ses collègues eurent retrouvé le chemin de leurs foyers, il avait continué à boire, au Consulat, puis dans la rue, puis chez lui, puis plus rien, il s’était endormi au petit matin.
Il y eut un deuxième soir, plus tard, sans raison précise, un coup de blues. Puis la compagne, dive bouteille, revint le voir, puis elle s’installa chez lui deux soirs, trois soirs, une nuit entière, nuit après nuit, puis jour après jour, enfin, plus longuement, matin après matin. Il avait même perdu le réflexe d’allumer une cigarette dès son réveil. Dorénavant, il tâtonnait à la recherche de sa bouteille…
Ce soir là, pourtant, il en avait assez. Assez d’avoir cette tempête dans sa tête qui le faisait fuir la lumière du jour. Assez de ne pas pouvoir maîtriser ses pensées, ce qui jadis faisait sa fierté. Assez d’entendre ses collègues lui dire gentiment de rentrer à la maison et qu’ils se débrouilleraient sans lui… aussi bien, mieux, les entendait-il murmurer.
Assez.
Mais comment ? Il ouvrit les yeux et chercha à savoir où il se trouvait. Il s’était endormi sans savoir où. Devant lui, il aperçut le Café de la Clémence… Etait-ce là un signe du destin ? Il considéra qu’il méritait cela, la clémence. N’avait-il pas tant et tant de circonstances atténuantes ? Il erra dans les rues de la Vieille-Ville et descendit vers la cathédrale.
Perdu, comme illuminé par un brusque élan de rédemption, il s’agenouilla devant une des ses habituels compagnons de saoulerie, ce vieux Pierrot, qui le regardait avec des yeux ronds comme des billes. Et il se mit à prier. « Aide-moi, disait-il, car seul je ne peux rien. Aide-moi, car je veux retrouver la lumière. »
Terrassé par cette ferveur mystique ressurgissant d’un passé bien lointain, il ne pria pas longtemps. Quelques phrases à peine. Molesté, Pierre l’errant se leva, tira une bouteille de sa besace, et la posa devant Mario le flic. « Tiens, marmonna-t-il, ainsi tu ne seras pas seul demain, à ton réveil. Joyeux Noël ! »
…
Neuf heures du matin, la lumière passa derrière la cathédrale et vint frapper le visage de Mario le flic, encore assoupi. Au moins avait-il gagné une bonne nuit de sommeil ! Comme d’habitude, sa main fouilla l’espace autour de lui pour trouver sa compagne. Ses doigts ne tardèrent pas à buter sur le flacon déposé là par Pierrot l’errant. Goulûment, il le porta à sa bouche et vida une longue rasade. Ah ! Jamais cela ne lui avait paru aussi bon, c’était là le miracle de Noël : il était en pleine forme et réconcilié avec la boisson !
Un jeune enfant passa à ses côtés, en trombe, dérapa sur le pavé humide et malheureusement, tomba en heurtant le bord du trottoir. Une passante se précipita vers le bambin qui pleurait amèrement en observant son genou tout écorché. « Il faut nettoyer cette plaie, s’exclama-t-elle. J’aurais besoin d’un peu d’eau. »
Se tournant vers Mario, elle l’interpella par ces mots : « Monsieur, pourriez-vous nous prêter votre bouteille d’eau, s’il vous plaît ? Ce petit s’est blessé ! »
Mario s’approcha et, incrédule, lui céda le flacon de précieux élixir…
Joyeux Noël, Mario, joyeux Noël, Pierrot. Joyeux Noël à tous…
Don Angel
24 décembre 2004
22:42 Publié dans Histoires courtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Café de La Humedad
- Comment ? s’exclama-t-elle, soudain furibonde, avec cette voix qui lui faisait toujours comprendre qu’il n’était qu’un raté, un bon à rien, un grain de poussière sur le chemin des caravanes.
Il s’empressa de battre en retraite. Il n’était pas d’humeur à croiser le verbe et le fer avec Laura Ana ce soir. Il lui vint d’ailleurs à l’esprit qu’il n’était jamais d’humeur à lui faire face. Trop poltron devant la furie féminine.
Il saisit sa veste accrochée à la patère dans l’entrée et quitta l’appartement précipitamment, trop vexé ou trop respectueux de leur intimité pour claquer la porte en sortant et attirer par ce geste l’ire et la sournoise attention de voisins trop empressés.
Marcher lui ferait du bien.
En franchissant la porte cochère qui donnait sur la rue, il manqua de peu renverser la vieille dame du troisième qui revenait de sa promenade habituelle, arc-boutée à la laisse de son quadrupède compagnon. Pauvre Mireille Zuffi, toujours affairée à bichonner son abondant teckel ! Et toujours obsédée par la même histoire de mort-vivant circulant à tombeau ouvert – c’était bien le cas de le dire ! – dans les rues de la ville.
Drew s’effaça pour laisser passer la brave dame et en profita pour jeter un coup d’œil sur le boulevard.
Marcherait-il au hasard ou avait-il envie d’aller se changer les idées dans un endroit précis ? Malgré l’apaisante rencontre avec Madame Zuffi, qui avait estompé bonne partie de sa frustration, il n’était pas encore d’humeur à prendre ce genre de décision. Il opta pour une errance nocturne.
Un moment plus tard, il passa devant l’ancien fitness, auquel il avait songé un temps à s’abonner mais qui avait disparu du soir au matin, et pressa le pas en direction de la rivière. Maintenant, il savait où ses pas le conduiraient.
Quelques minutes plus tard, sur l’île, il poussa la porte du Café de la Humedad.
Au même instant, à une demi-heure de marche de là, la vie de Laura Ana basculait.
***
- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle assez rudement à l’inconnue devant sa porte, alors qu’elle croyait avoir affaire à Drew rentré pour s’excuser, larme à l’œil, après leur altercation.
Elle observa à nouveau, avec plus d’attention, la passante du soir qui était venue frapper à sa porte et la dévisageait également, avec timidité, retenue, pudeur mais aussi curiosité.
- Madre ? balbutia-t-elle ensuite, souffle coupé. Madre ! C’est bien toi !
Laura Ana s’effondra alors en sanglots nerveux dans les bras de cette femme qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait subitement disparu de sa vie de gamine, emportée dans les obscures oubliettes d’une dictature latino-américaine à la dérive.
Alicia retrouva tout à coup la force d’un rôle qu’elle avait oublié et qu’elle ne pensait plus jamais avoir à jouer : mère, protectrice. Offrant ses bras, nouvelle enceinte, à celle qu’elle avait autrefois portée, elle s’abandonna à son tour au repos des larmes, au réconfort des pleurs, à la merveilleuse chaleur des baisers disparus.
Pourtant, Laura Ana ressentit à nouveau cette blessure qui l’avait taraudée pendant des années.
- Je n’aurais pas dû partir. J’aurais dû avoir la force de t’attendre, vivre de cette conviction que tu réapparaîtrais un jour.
- Les choses ne sont pas si simples, mon enfant. Offre-moi une tasse de café, j’ai beaucoup de choses à te raconter ce soir…
C’est ainsi que, cette nuit-là, Laura Ana découvrit l’histoire de sa mère, Alicia, disparue un quart de siècle plus tôt avec des milliers d’autres, à l’autre bout du ciel.
***
L’humeur de Drew changea en moins d’un seconde. Il reconnut d’emblée le duo qui se produisait sur la petite estrade de fond de salle. Un guitariste et un harmoniciste interprétaient la Valse triste de Jacko Zeller. Il resta debout, devant les musiciens, jusqu’à la fin du morceau qui faisait partie de ses compositions préférées et salua, avec le reste du public, la finesse du jeu des artistes et l’âme et le souffle qui se dégageaient de ces quelques notes de musique.
Pour un peu, il serait rentré tout de suite : le mauvais souvenir de sa querelle avec Laura Ana avait complètement disparu. Mais elle était peut-être encore en colère et il ne voulait pas la perturber…
Il s’installa à une table près de la scène, commanda une pression, afin de profiter au mieux du concert. Un moment plus tard, l’ambiance dans le bar avait monté d’un cran, et l’orchestre jouait des morceaux de plus en plus rapides, sous les hourras du public qui s’était amassé devant l’estrade. Naturellement, un couple lui demanda l’autorisation de se joindre à lui, ce qu’il accepta.
La conversation allait tambour battant : les musiciens, leur virtuosité, la musique, le tango, la danse, l’âme tanguera, l’Argentine. Ils lui dirent qu’ils étaient argentins, de passage, à la recherche d’opportunités de donner des cours et de se produire en public. Il fut surpris de ne pas reconnaître l’accent argentin mais, les bières aidant, il n’y prêta plus attention.
Finalement, quelques heures plus tard, le concert achevé, ils l’invitèrent à aller boire un dernier verre chez eux. Ils habitaient à quelques pas du bar. Un peu ivre, il accepta, en toute confiance.
En quittant le bar, il pensa à Laura Ana. Elle devait aller mieux maintenant. Il ne tarderait pas chez ses nouveaux copains. Sinon, la connaissant, elle se ferait du souci.
À juste titre, Drew, à juste titre...
***
- Les anges de la mort ?
Laura Ana n’en croyait pas ses oreilles. Cette nuit semblait ne pas vouloir s’achever et son cœur était déjà à bout de force, tant les émotions avaient été lourdes et nombreuses…
Ce fut tout d’abord tous ces mots qu’Alicia aurait voulu lui dire bien plus tôt, enfant d’abord, puis adolescente aux portes de l’âge adulte, puis jeune femme, puis encore, si la vie l’avait ainsi décidé, épouse et mère : tous ces mots ponctuant au fil des années le schéma trop simple, trop conformiste aussi, dans lequel bien des femmes délaissent souvent leur liberté au bénéfice d’un certain confort lié à la routine d’une existence bien établie, en avance tracée, facile à suivre.
Ces mots bêtes, surannés : « Soit prudente ; je t’aime ; ne rentre pas trop tard ; pense à ce que dira ton père s’il l’apprend ; tes études d’abord ; tu es trop maquillée… », toute une litanie, ridicule, désuète, balayée par le quotidien.
Car la vie justement avait choisi un autre parcours pour Alicia et pour beaucoup de ses contemporains.
Rafles, enlèvements, tortures, viols, disparitions, corps jetés à la mer ou dans des fosses communes, sombre réalité des dictatures latino-américaines du vingtième siècle.
Aujourd’hui, Alicia ne souhaitait plus dire qu’une seule chose à sa fille, sa Laura Ana :
- Tu es en danger, mi amor. J’ai traversé l’Atlantique pour t’avertir.
Sous le choc, Laura Ana avait du mal à encaisser les révélations de sa mère.
- Mais pourquoi ? hurla-t-elle enfin, excédée…
- Parce que j'ai vu et reconnu mon bourreau, et qu'il le sait. Et parce qu'il a retrouvé ta trace. Tu es la clef grâce à laquelle il pense s'assurer que je ne témoignerais pas au procès l'été prochain.
***
- Tu vois, Laura Ana, ma chérie, lorsque je suis sortie de cet enfer, j’ai croisé par hasard cet homme ignoble. Je l’ai immédiatement reconnu, malgré ses efforts pour changer d'apparence. Le souvenir de ce qu’il avait m'avait fait subir fut plus fort que sa volonté de se dissimuler. Il a été arrêté. Plusieurs victimes ont accepté de témoigner : deux sont mortes, assassinées ou disparues dans des accidents suspects. Trois se sont rétractées, de peur de subir le même sort. Une autre a probablement quitté le pays. Bien que les juges n’aient jamais voulu dire précisément combien il y aurait de témoins au procès cet été, je pense être la dernière. Si je craque, il n’y aura plus de témoin.
Alicia marqua une pause. Laura Ana réprima un sanglot.
- Je sais, j’ai toujours su combien cet homme était puissant. C’est pourquoi, pendant des années, j’ai sacrifié notre amour pour te protéger de lui et de ses sbires. Mais, après avoir cherché tous les moyens possibles de me discréditer, avec les moyens les plus bas, ses avocats ont compris qu’ils ne trouveraient rien. Alors, ils ont changé d’optique. Ils n’ont pas réussi à m’éliminer, j’ai eu plus de chance que les autres. Mais ils savaient que j’avais eu une fille et ils t’ont retrouvée.
- Les anges de la morts sont à ma recherche, n’est-ce pas ? Qui sont-ils, des tueurs ?
- Je ne pense pas qu’ils tenteront de te tuer. Cela ne ferait que renforcer ma volonté, ma hargne, et ils le savent. Ils te veulent vivante, Laura Ana. Pour m’obliger à me rétracter. Et peut-être n’hésiteront-ils pas à te tuer ensuite, pour me voir souffrir et me faire payer mon affront.
Il ne restait plus que le silence.
Les quelques heures de bonheur, l’émotion des retrouvailles, étaient déjà loin.
- Comment va Andrés ? demanda Alicia subitement, de manière faussement désinvolte. Elle donnait l’impression d’avoir beaucoup réfléchi avant de poser la question.
- Andrés ? Qui est-ce ?
- Face à ces anges maléfiques, Laura Ana, je t’ai envoyé un ange gardien. Il veille sur toi nuit et jour et je pensais le trouver ici avec toi. Il a choisi d’angliciser son prénom.
Un silence, puis elle ajouta:
- Il se fait depuis appeler Drew.
- Drew !?
C’en était trop pour Laura Ana.
- Drew, mon gardien ?
Dans son désarroi, elle ne savait comment réagir. Furieuse à l’idée que l’amour de Drew n’était pas sincère ? Reconnaissante en apprenant qu’il se dévouait pour elle ? Malheureuse du silence de cet homme qui connaissait son histoire, savait sa mère vivante et ne lui en avait rien dit ?
Elle allait craquer mais, de nouveau, Alicia la prit dans ses bras.
- Je te demande pardon pour les souffrances que je t’ai infligées, murmura Alicia.
- Maman, maman, je t’aime, balbutia la jeune femme redevenue enfant dans ses bras.
Elle passèrent un long moment ainsi, serrées l’une contre l’autre, comme pour se protéger du monde extérieur.
- Qui sont ces « anges » ? demanda Laura Ana enfin.
- Mariano Torres Bisbal, mon bourreau, a toujours su cacher l’horreur dans un gantelet de soie. Les anges de la mort, comme on les appelle chez nous, ne sont en fait que deux, mais terriblement dangereux. Un homme et une femme. Ils aiment à se faire passer pour un couple de danseurs de tango argentin. Cela leur permet de voyager et de lier contact aisément avec leurs victimes.
Qui irait soupçonner un couple d’artistes ?
***
L’air frais lui fit tout de suite du bien et lui donna un surplus d’énergie dont il avait bien besoin, après l’excès d’alcool et de tabac. Mutin, il s’approcha de Claudia, sous l’œil intrigué de Juan Antonio, et l’invita à un tango improvisé sur le trottoir en fredonnant quelques notes de La cumparsita. Il s’attendait à la voir rire de son geste et de son chant un peu maladroit. Au lieu de cela, elle se raidit instantanément à son abrazo.
Il n’eut besoin que de trois pas pour comprendre : elle avait menti. Elle n’était pas professeur de tango. En fait, elle le dansait à peine. Aussitôt, il feignit également de n’y rien comprendre et s’excusa pour son ignorance, son manque de rythme si typiquement européen et son incompréhension coupable de cette danse dont il adorait pourtant la musique.
Encore deux pas, et il abandonnait sa danseuse.
- Désolé, je crois que j’ai trop bu. Je ne me sens pas bien du tout. Attendez-moi, je vais aux toilettes.
Avant que ses acolytes d’un soir n’aient eu le temps de réagir, il avait fait demi-tour et entrait de nouveau dans le café presque désert. Il se dirigea alors à toute vitesse vers les toilettes, plié en deux, la main sur la bouche.
Les anges de la mort eurent à peine le temps de le voir disparaître derrière la porte au fond de la salle. Claudia s’assit à moitié contre une table près de l’entrée, alluma une cigarette, puis tendit le paquet et le briquet à Juan Antonio. Il refusa d’un signe de la tête.
- -Que imbecil ! Nos va a demorar.
- Dejalo, ahorita vuelve y lo asamos.
Claudia allait allumer une deuxième cigarette lorsqu’elle comprit soudain que le temps était bien long.
- El hijo de puta se nos fué!
Juan Antonio se précipitait déjà dans les toilettes des hommes. Vides ! Il rebroussa chemin et eut tôt fait de comprendre : le couloir se poursuivait vers les toilettes des femmes, la cabine téléphonique, puis deux ou trois portes dont l’une, sans aucun doute, donnait sur la rue.
Son hypothèse fut confirmée dès la deuxième porte. Elle donnait sur l’arrière-cour du café, laquelle débouchait sur une rue perpendiculaire à celle de l’entrée principale. Il entra à nouveau par celle-ci, à la rencontre de Claudia.
Tapis dans les fourrés du collège voisin, Drew observait la scène. Avait-il vraiment réussi à transformer les chasseurs en proie ? Étaient-ils ceux auxquels il pensait, les émissaires de Bisbal ? Si tel était le cas, Laura Ana était vraiment en danger.
Il fallait absolument les tenir à l’écart de celle qu’il avait fait le serment de protéger, hier par conviction pour la cause, aujourd’hui par amour.
Intérieurement, il poussa un soupir de soulagement : le tango lui avait sans doute sauvé la vie.
***
- Madre, il est en danger, n’est-ce pas ?
- Il a choisi cette voie, pour la liberté, la vérité, la justice. Et aussi pour toi, Laura Ana.
Leurs voix n’étaient plus que souffle.
- Il faut que je l’appelle. Nous nous sommes disputés, ce soir. Je voudrais qu’il soit là, maintenant, tout de suite.
Elle empoigna son sac à main et en sortit un téléphone cellulaire.
Quelques secondes plus tard, toujours à l’affût dans les fourrés du collège, Drew était surpris par un nouvel air de tango : celui de la tonitruante sonnerie polyphonique de son portable.
Sur le trottoir du Café de la Humedad, les anges de la mort se retournèrent comme un seul homme, scrutant l’obscurité.
C’est là tout le problème du tango : un coup il vous sauve la vie, vous émerveille. Un coup il vous laisse comme une épave abandonnée au bord du chemin.
***
Il ne restait à Drew vraiment qu’une chose à faire : courir, mettre le plus de distance possible entre les anges de la mort et lui !
Plus facile à dire qu’à faire malgré sa très forte volonté de sauver sa peau. Ils étaient deux, il était seul. Il avait deux atouts cependant : la proie a toujours l’initiative tandis que le chasseur ne peut que réagir aux mouvements de celle-ci et, plus utile, il connaissait le quartier comme sa poche.
Il fonça vers la cour du collège, afin de le quitter par l’autre sortie, près du canal.
Claudia et Juan Antonio n’avaient pas attendu son signal pour se lancer à ses trousses et passaient déjà la grille d’entrée du collège. Drew n’avait pas plus de cinquante mètres d’avance sur eux. Et Claudia semblait courir encore plus vite que Juan Antonio.
Drew pris le trottoir sur sa droite dès la sortie du collège. Il calculait mentalement son trajet et essayait d’évaluer la distance qui le séparait de ses poursuivants. Ils grignotaient du terrain. Quarante-cinq mètres à présent. À la fois beaucoup et trop peu. Il tourna à nouveau à droite : il longeait le canal. Quinze mètres et il entra subitement dans une cour, la traversa, entra dans un immeuble, en longea un couloir. Au fond, une porte. Une autre cour, un autre porche, une autre rue.
Il fila à gauche et sans se retourner, au bruit, comprit qu’il avait gagné environ cinquante mètres de plus. Une aubaine, car il commençait à faiblir.
Mais ils devaient souffrir autant que lui. Encore à droite. La contre-allée. Le couloir de bus. Maintenant le passage difficile : une longue avenue sans issue pendant près de deux cents mètres. C'est là qu'il fallait se montrer rapide. Cinquante, cent, cent cinquante mètres. Plus que quarante, trente cinq.
Il ne reconnut pas tout de suite le bruit et fit près de vingt mètres avant de comprendre ce qui n’allait pas. Sa jambe gauche ! Ils lui avaient tiré dessus et l’avaient atteint à la cuisse. La balle avait fait une entaille profonde dans le quadriceps. Il fit plusieurs bonds sur la jambe droite en boitant de plus en plus bas dès qu’il posait le pied gauche.
Un autre coup de feu claqua juste au moment où il tombait. Cela le sauva : la balle frappa la voiture contre laquelle il s’était écroulé. Mais ils étaient quasiment sur lui maintenant.
Claudia ralentit l’allure tandis que Juan Antonio contemplait son arme avec délice et admiration.
Ils n’avaient plus besoin de courir aussi vite. Blessé, Drew n’irait plus très loin.
***
Claudia arriva la première à la hauteur de la voiture. Elle aussi avait sorti une arme, une arme blanche : un couteau de plongeur sous-marin qu’elle avait retiré de l’étui fixé à son mollet droit.
Alors que Claudia et Juan Antonio s’avançaient avec la plus grande prudence et dans le silence absolu, ne se guidant l’un l’autre que par des gestes et des regards furtifs, à moins d’un kilomètre de là, dans l’appartement de Laura Ana, régnait une totale confusion.
- Que t’a-t-il dit ? hurlait Alicia.
- Il se trouve près d’ici, du côté du canal. Une maison dont il me parle souvent et qu’il m’a montrée à plusieurs reprises, je ne sais pas pourquoi.
- Madre, j’ai entendu un coup de feu. Je crois qu’il est blessé. Il a coupé.
- Allons-y. Montre-moi le chemin. Tout de suite !
Elles se précipitèrent dans l’escalier.
- Prenons le scooter, ça ira plus vite !
Quelques instants plus tard, Mireille Zuffi fit un bond en croyant reconnaître le bruit de tôle froissée qu’elle avait entendu un jour, sur le boulevard. Ses vieux rêves la hantaient encore…
Drew s’était évanoui dans l’obscurité. Juan Antonio braqua le faisceau d’une lampe sous la voiture. Rien. Il scruta le long du trottoir. Rien non plus. Son souffle était nerveux, rauque.
Claudia siffla.
- Por aqui !
Des traces de sang. Ils l’avaient donc bien touché ! Salement en apparence, puisque une traînée longeait le caniveau avant de se diriger vers un porche un peu plus bas dans la rue.
Juan Antonio fit signe à Claudia. Elle lui tendit le couteau, prit son automatique et se plaça face à la porte. Elle ferait le guet pendant que Juan Antonio entrerait. Si le premier coup de feu était en apparence passé inaperçu, un deuxième attirerait sans aucun doute la police.
Juan Antonio poussa lentement le portail sous le porche. Les traces se dirigeaient vers la cour, dans laquelle on apercevait une espèce de cabanon, mi-abri de jardin, mi-dépôt ou atelier.
L’envie de tuer se faisait plus forte. L’adrénaline envahissait ses veines. Ses tempes palpitaient. Il allait dépecer cette ordure comme une pièce de bœuf !
Il traversa le porche en quelques pas. Resta un instant dans la pénombre, afin de déterminer si Drew pouvait être ailleurs que dans le cabanon. Puis fonça. D’un coup de pied violent, il fit sauter la porte du cabanon de ses gonds et se rua à l’assaut.
Ce qu’il vit alors l’amusa presque.
***
Il s’agissait bien d’un abri de jardin, rempli d’outils idoines : râteaux, fourches, pelles-bêches, faux et faucilles, sécateurs, plantoirs, sarclettes, pioches, cordeaux. Tout un univers jardinier était réuni dans ce minuscule cabanon, de surcroît totalement démesuré par rapport à la réalité des quelques mètres carrés de verdure qu’il avait pu apercevoir en traversant l’arrière-cour.
Il demeura interdit. Car en plus de la foison d’instruments, c’est leur agencement qui le frappa d’emblée. Tinguely n’aurait pu faire mieux. Tout n’était que fracas du fer, cliquetis métallique, grincements non identifiés. Seule la lumière manquait pour souligner, en cet instant d’horreur, une improbable magie enfantine.
Conscient à présent que Drew ne pouvait être dans le cabanon, il posa sa torche et tourna l’interrupteur. Aussitôt la lumière apparut, spots clignotants, faisceaux multicolores.
Il fit un pas. Son pied heurta un câble.
Le signal.
Il n’eut pas le temp